Valises de rêves

24 septembre 2006

 

 

voyage_en_inde

Je suis partie en Inde en décembre 2006, et suis rentrée en France en mars 2007. Il m'a fallu plusieurs semaines pour me réadapter à mon propre pays. Tout me semblait gris, vide, terne et agressif.  Il  manquait des couleurs, des sons, des odeurs, de la chaleur, du soleil, des sourires spontanés. Il manquait la joie de vivre... Ce voyage a été comme un fabuleux conte oriental, foisonnant de merveilles, de mystères, semé de quelques embuches, pimenté de surprises et de découvertes incessantes. Munie d'un appareil photo argentique, d'un petit appareil numérique, de mes carnets, d'une palette d'aquarelle et de mon baladeur MP3, je me sentais légère comme un courant d'air et libre comme un oiseau. Ce que j'en retiens aujourd'hui, ce sont surtout toutes les rencontres que ce voyage m'a amenée à faire, toutes ces personnes avec lesquelles j'ai eu l'occasion de bavarder, de partager des moments, et qui ont enrichi ma connaissance de la nature humaine. Rencontres éphémères, à la fois légères et graves, où l'on tisse des liens avec le monde.   

Trois mois à parcourir le sous-continent indien, en train, en car, en rickshaw, en bateau, en moto, à vélo et en ambassador… Comme Bruce Chatwin, je me suis parfois demandé « mais qu’est-ce que je fais là ?! ». J’ai appris à suivre le courant, et rempli ma malle aux souvenirs de lieux et de personnages, en me livrant à des occupations aussi passagères qu’imprévues. Faire un feu de camp avec des adeptes du New Age à Rishikesh, partager un riz byriani avec un empereur de la soie à Bénarès, me faire réciter des poèmes par Krishna, boire une bière avec Shiva, rencontrer des défenseurs de l’environnement dans l’Orissa, essayer le galop à dos de chameau à Jaisalmer, savourer des fraises dans un car de nuit à Bombay, regarder les dauphins sauter dans le lac Chilika en compagnie de l’arrière-arrière petit-fils de Charles Darwin…

De ce périple jalonné de rencontres, surgissent des dizaines d’instantanés qui ont pris dans ma mémoire les couleurs saturées et la bande-son réjouissante d’un film bollywoodien.

Voici le blog que j'ai tenu tout au long de ces trois mois... J'ai réorganisé les messages pour qu'ils apparaissent dans l'ordre chronologique, du plus ancien au plus récent, mais laissé les commentaires de mes proches, amis et famille, qui m'ont accompagnée, encouragée, et soutenue avec un amour sans faille. Je les en remercie car sans eux, je ne sais pas si j'aurai eu le courage de tenir ce blog à jour!

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26 novembre 2006

Deux livres lus avant mon départ

Loin de Chandigarh - Tarun J Tejpal

228302112X"Ce pays est la plus sauvage expérience du Seigneur. Nulle part ailleurs il n'y a de contrée si étrange et merveilleuse. Là-bas, Dieu a tout rassemblé : hommes, animaux, climats, géographie, histoire, maladies, fortune, sagesse, attendant de voir ce qu'il en résulterait. (...) Alors, qu'en a-t-il résulté? En vérité, c'est impossible à dire. Peut-être la conscience que l'on peut être riche et pauvre en même temps, craintif et audacieux en même temps, sage et fou, magnifique et pathétique."

"Amour et désir. Les interroger, c'est interroger la vie."

Un roman foisonnant où amour, suspens, histoire et philosophie dansent ensemble une vertigineuse chorégraphie. Tarun J Tejpal est journaliste, critique littéraire et essayiste. Salué en Inde et en Angleterre comme un chef d'oeuvre, ce roman-fleuve qui frôle les 700 pages est tout simplement sublime.

Une terrasse sur le Gange- Pankar Mishra

2702133517Une maison délabrée au bord du fleuve à Benarès. Sur la terrasse, une petite chambre d'où un jeune homme observe le monde, les autres et lui-même. Les quelques mois passés au contact d'autres étudiants et d'étrangers, attirés par la ville sacrée comme des papillons, vont le transformer durablement, sans qu'il mesure le poids et l'influence de ces futurs souvenirs. Vus à travers ses yeux, les jeunes et moins jeunes occidentaux établis à Benarès forment un groupe hétéroclite aux motivations vaines, tour à tour risibles et pathétiques. Il marche entre les êtres et les choses en portant sa perplexité, sa fascination, ses déceptions et ses angoisses face aux remous de la vie. Une petite musique entêtante, vibrante de nostalgie, s'échappe de ces pages qui dépeignent la fin d'une époque pleine d'intensité et d'illusions -la jeunesse. Le brahmane se retirera au pied de l'Himalaya pour enseigner, loin des rives du Gange, loin des trahisons de la jeune française dont il s'était épris.

Une délicate et sensible peinture de Bénarès, un beau roman, dont l'atmosphère est de celles qui vous habitent et vous créent des souvenirs imaginaires.

 

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27 novembre 2006

Jour J - 5

automneDernier lundi à Nantes... Le départ approche à toute vitesse : vendredi 1er décembre je prends l'avion pour Delhi. Même à moi cela semble incroyable, mais pourtant... je pars 3 mois en Inde! Alors voilà, ce blog me permettra de partager ce voyage avec vous, mes proches, mes amis, et tous les inconnus qui passeront par là par hasard. Tout, ou presque, est prêt, et maintenant qu'il ne reste qu'une poignée de jours avant le départ j'ai un peu l'impression de traverser un no man's land. Ni tout à fait ici ni tout à fait partie... Quand commence le voyage? La première fois qu'on y pense? Quand on achète son billet d'avion? Quand on fait ses adieux? Quand on en rêve la nuit, déjà, bien avant de s'envoler... 

"Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait." Nicolas Bouvier. L'usage du monde.

   

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29 novembre 2006

Décalage horaire

Petite info pour ceux qui se posent la question : entre l'Inde et la France le décalage horaire est de 5H30 ; quand il est midi en France il est 17h30 en Inde.

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30 novembre 2006

Automne

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Froid piquant, petite brume matinale. Une dernière promenade dans le parc ce matin, pour me remplir les poumons d'air frais et emporter ces belles couleurs avec moi.

Merci à vous tous qui m'entourez et m'encouragez. L'amour et l'amitié sont de précieux bagages! Il y a un peu de chacun de vous dans mes valises et dans mon coeur...

Rendez vous à Delhi, après-demain.

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03 décembre 2006

Colonie tibétaine à Delhi

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Voici la rue où ce matin j'ai pris un chai (thé au lait aux epices) sur un banc,  en regardant passer les lamas tibétains. Majnu Ka Tilla est une petite enclave de Delhi ou se sont refugiés les tibétains lorsque leur pays a été envahi par la Chine. Quelques rues etroites où se pressent les hotels, restaurants, échoppes, et un monastere dont s'échappent le son des gongs et des prières. En buvant mon the j'ai bavardé avec le Tibétain qui était assis à côté de moi. Je voulais savoir s'il y avait une bibliothèque ou un endroit où l'on pouvait se documenter sur l'histoire de cette petite colonie. Et je me suis retrouvée à parler de Zidane, Trézégué et Beckam! Cet homme paisible et souriant était l'un des joueurs de l'équipe nationale de foot du Tibet. Equipe éxilée en Inde, qui se deplace de temps en temps à l'etranger pour disputer un match : contre la Turquie récemment, contre l'Allemagne l'an prochain. Dans la lumière matinale où flottait le parfum de l'encens, cet aimable Tibétain m'a appris que Barthez était boudhiste et envoyait chaque année des dons à un monastere de Dharamssala. Le foot vient de me révéler sans doute son meilleur aspect :créer un sujet de discussion familier avec quelqu'un d'une toute autre culture. Parler avec animation de Victoria et David Beckam avec un Tibétain a Delhi, par un dimanche matin ensoleillé, cela m'a mise de bonne humeur.

Mais mon arrivée hier matin à l'aeroport était un peu moins réjouissante... En sortant du hall d'arrivée, où j'avais récupéré mon sac et changé des travellers chèques en roupies (58 roupies pour 1 euro) j'ai scruté la haie de chauffeurs qui se pressait de chaque côté du passage et attendaient des arrivants avec des pancartes plus ou moins lisibles. Impossible de voir mon nom. J'ai donc été vers une petite cabine téléphonique près de laquelle deux indiens étaient assis. Un nuage de fumée de bidies s'échappait de la cabine poussiéreuse. A ma question "Combien coûte un appel local?" le jeune qui semblait aux commandes du téléphone m'a lancé un péremptoire "It's by the meterrr" ce que j'ai compris comme chronometre. OK. J'ai decroché le combine et quand je lui ai dit qu'il n'y avait pas de tonalité, il s'est précipité en s'excusant pour brancher, apres moult tatonnements, un petit objet métallique sans lequel l'appareil restait muet. A l'hôtel, une femme m'a confirmé avoir envoyé quelqu'un me chercher. La minute de conversation m'a couté 70 roupies! plus d'un euro, ai-je calculé avant de dire "c'est cher pour un appel local" en regardant tour à tour les deux compères aux yeux noirs qui me fixaient sans ciller. "Oui... C'est cher." A fait le plus vieux, la mine et le ton dissuasifs. Bon, inutile d'insister, la prochaine fois je demanderai à voir le prix de la minute avant, et le "meterrr" après, là j'etais trop fatiguée pour discuter. Je suis donc retournée près de la haie de chauffeurs que j'ai lentement longée en examinant chaque panneau. Enfin j'ai trouvé mon nom imprimé sur une feuille de papier, tenue par un homme au visage sombre, les habits froissés et un peu echevelé. Il n'a pas eu l'air enchanté de me voir, et m'a fait remarquer d'un air lugubre, apres avoir pris mon sac, qu'il avait passé 3 h à m'attendre. En fait l'avion avait 1h30 de retard, et au lieu d'arriver à 5h il s'etait posé à 6h30. "Oui, l'avion avait du retard" ai-je marmonné, passablement refroidie par cet accueil de l'Incredible India.

Le froid de l'aube était saisissant. Par les hublots de l'avion, j'avais apercu une ville tres étalée, estompée par un brouillard rose. La première odeur, en sortant, etait celle du bois et des ordures brulés. La même que celle qui vous accueille en Afrique. Elle m'a reconfortée. Le chauffeur m'a fait monter dans une voiture blanche et a tout de suite fait preuve d'un sens de la conduite très particulier, mêlant une grande assurance à une étrange évaluation des distances. Apres un détour par le trottoir et quelques bonds, la voiture a pris la bonne direction et nous sommes sortis du parking, non sans quelques mots furieux à l'adresse d'une voiture garée devant nous. Sur la route menant a Delhi, j'avais le coeur qui battait vite, en partie à cause de la conduite de mon charmant chauffeur, en partie à cause de la fatigue. Mais surtout à cause de ce moment terriblement exaltant et effrayant où l'on arrive dans un pays inconnu. Le long de la route, des arbres poussiéreux où s'accrochaient des colliers d'oeillets d'Inde en offrande, des tas d'ordures, des singes sur les trottoirs. Des piétons allant au travail, et la circulation déjà impressionante malgré l'heure matinale. En chemin le chauffeur a tenté de me vendre un tour en voiture jusqu'a Agra, pour voir le Taj Mahal, sans insister. Nous avons traversé des faubourgs crasseux, où des façades lépreuses côtoyaient de sublimes entrelacs surmontés de coupoles. Le taxi s'est arreté a l'entrée d'une étroite ruelle bordée de hautes facades et j'ai suivi le chauffeur jusqu'à l'hôtel. IMGP5147

Apres avoir deposé mes affaires dans ma chambre, je suis montée sur la terrasse voir la vue sur la rivière Yamuna dont parlait mon guide de voyage. Le froid était toujours cinglant et les fanions aux couleurs de l'arc-en-ciel, que les Tibétains acrochent au toit de leur maison pour attirer la chance, claquaient au vent. Je suis allée me coucher epuisée, complètement déboussolée et me demandant ce que j'etais venue chercher ici...

 

 

 

Voici la chambre de l'hotel Wongden House ou je me suis finalement réveillee hier samedi, à 14h30 heure IMGP5168locale, alors qu'il etait 9h30 en France. Je me sentais déjà un peu mieux, et après une bonne douche je suis descendue au restaurant de l'hôtel. J'ai commandé des noodles tibétaines au poulet (un grand bol de soupe aux nouilles, légumes et morceaux de poulet), un thé au citron et de l'eau en bouteille, le tout pour 80 roupies. Dans la salle, des Tibétains et quelques touristes. Des lamas vêtus de rouge, téléphone portable à l'oreille, font se télescoper sous mes yeux traditions séculaires et technologie. A la table à côté de moi, un couple de suisses s'est installé. La femme parle avec l'air d'une voyageuse avertie et fortunée, des meubles qu'ils pourraient faire fabriquer pour envoyer chez eux. La règle tacite entre les étrangers que j'ai croisé dans ce quartier semble être de s'ignorer, comme si en faisant semblant de ne pas se voir on faisait aussi semblant d'être différent des "touristes". Dans les rues de la colonie tibétaine, on voit déambuler quelques occidentaux style routard arborant bijoux tibétains (colliers, bagues et boucles d'oreille de turquoise et corail sur de l'argent) et mine blasée.

L'estomac plein, reposée, j'etais prête a affronter Delhi. La receptionniste, lorsque je lui ai demandé comment faire pour aller en ville, à Connaught Place, m'a expliqué que je n'avais qu'à prendre le métro! D'abord un ricshaw (soit cycle rickshaw, soit auto rickshaw, le premier coûtant deux fois moins cher maisprenant deux fois plus de temps), jusqu'à la station de métro, puis je n'avais qu'à prendre une ligne directe. Eh oui. Le métro. Alors voila les premières visions que j'ai eu des moyens de transport locaux : IMGP5149

Le cycle rickshaw. Je vous laisse imaginer comment on se sent assis derriere un conducteur qui pédale pour vous emmener là ou vous allez. Pas très fier. Et quand il se jette au milieu de la circulation d'une grande artère dans un flot de voitures, camions et bus. Là, on a le coeur qui remonte dans la gorge. Derrière la plupart des véhicules à moteur on lit "Please horn", SVP klaxonnez! Alors tout le monde klaxonne sans retenue. Et chaque seconde, un miracle se produit : le rickshaw est passé sans encombre!

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L'entrée du metro, à la station Vidan Shavaa, est déserte, flambant neuve et complètement incongrue. L'intérieur est d'une propreté incroyable, les sols brillent et des plantes en pot s'alignent le long des murs. On achète un jeton en plastique et on passe sous un détecteur de metaux avant d'accéder au quai. Apparemment, de nombreux indiens empruntent le metro pour la première fois : ils sont aussi embarassés que moi avec leur jeton.

 

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Je descend a Connaught Place, une vaste place circulaire, bordée d'arcades sous lesquelles défile une foule d'Indiens au pas pressé, de vendeurs, et de touristes. A intervalles réguliers, de jeunes indiens m'emboitent le pas et entamment une discussion calquée sur un modèle unique : "De quel pays venez-vous, ah la France, bonzour comment ca ba? Ou allez-vous? Pour combien de temps en Inde? Je suis étudiant, je vais a Goa, jolies plages, vous allez la-bas?" Ils  n'insistent pas longtemps car je prend mon air le plus bougon et leur repond par monosyllabes. J'achète quelques cartes postales représentant des dieux aux couleurs eclatantes, kitchissimes. Par chance, je tombe sur l'office du tourisme gouvernemental (le Lonely Planet déconseille fortement de s'adresser à des bureaux ou agences privés) qui est encore ouvert a 16h. Là, un Indien efficace et serviable qui me dit s'appeler Manu, va m'aider à réserver des billets de train de Delhi à Hardiwar (la ville la plus proche de Rishikesh où je veux aller admirer les temples, et voir si je peux trouver des choses à écrire sur le séjour des Beatles dans un ashram sur place), puis pour Bénarès et Calcutta. Il réserve par telephone et un jeune commis est dépêché pour retirer les billets à la gare. Normalement, tout se fait par internet, et les billets sont imprimés sur place. Mais (comme par hasard) pas aujourd'hui. Donc j'attends pendant plus de deux heures (à peine 2 heures, me semble-t-il, car en Guinée... mais c'est une autre histoire!) et j'ai mes trois billets de train entre les mains, avec toutes les explications nécessaires,  telles que nom de la gare de départ, numéro du train, etc.

IMGP5160Pendant qu'on attend, Manu me dit que d'ici 2010 les vieux bazars de Delhi, les rickshaws et tout ce qui fait la spécificité et, à nos yeux de touristes, le charme de Delhi, aura été balayé par un grand vent de modernisme. Remplacés par un vaste réseau de metro, des taxis climatisés et de grands magasins de luxe. "Delhi sera aussi chère que Paris ou New York, et en arrivant à l'aéroport, on se demandera où on est" déclare-t-il fièrement. Il me fait apporter un chai, et ne rate pas une occasion de crier sur les jeunes employés qu'il trouve trop bruyants, trop lents et inefficaces. Il dit que la mentalité indienne, dans les grandes villes, est d'une grande modernité, mais que la vie ne change pas assez vite. C'est pour ça qu'il veut aller vivre à Londres et s'y faire naturaliser anglais. Pourtant il déteste les britanniques, pour leur arrogance et leur manque de respect... Il critique férocement la corruption de son propre pays et juste après, il met en avant les qualités typiquement indiennes. De cet espèce de show, je retiens une soif de modernité, de richesse, une impatience réelle ou non face à la pesanteur sociale de son pays... et un paquet de paradoxes à la minute. 

Dans l'avion de Londres à Delhi, j'ai voyagé à côté d'une jeune femme originaire du Penjab, une region du nord de l'Inde. Elle portait un joli salwar kamiz, une longue tunique sur un pantalon.  Souriante, chaleureuse, elle m'a tout de suite adressé la parole et m'a laissé son email pour que je lui envoie des photos de Rishikesh, ou elle rêve d'aller, sans en avoir le temps. Hardeep vit au Canada depuis 24 ans, elle a quitté l'Inde quand elle avait 17 ans. Elle était un peu nerveuse à l'idée de remettre les pieds dans son pays natal, où elle n'est pas revenue depuis 15 ans. Elle y amenait son fils, qui a 15 ans justement, pour un séjour d'un mois. Naturalisée canadienne, elle m'a dit qu'elle préférait le Canada. Pourquoi? Parce que les gens y respectent les lois, et payent leurs impôts et les taxes sans s'offusquer. Et parce que tout fonctionne. De l'Inde, elle m'a confié, en baissant la voix, qu'elle déteste la saleté, le fait que les riches s'enrichissent et les pauvres s'appauvrissent. Le non respect des lois, la corruption. Elle a ajouté, sans avoir l'air d'y croire "Peut-etre que ça a changé". Après l'aterrissage, elle a pointé d'un doigt désaprobateur les zones de terre battue le long de la piste, en faisant remarquer à son fils qu'elles auraient dû être couvertes de pelouse bien nette. Etrange mélange de honte et d'amour pour l'Inde de ces Indiens qui sont ou souhaitent être naturalisés dans d'autres pays...

Cela fait près de 4h que je suis dans mon petit box sur internet, sur le poste à côté se sont succédés lamas pianotant allègrement sur le clavier et touristes, il est 14h ici et je commence à avoir faim. Je vais essayer un autre restaurant ce midi.

Cet apres midi je vais retourner me promener à Delhi, l'esprit leger maintenant que j'ai mes billets de train. Je pars demain soir pour Hardiwar, par un train de nuit. Bon, à nous noodles et lassi!

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05 décembre 2006

Arnaque sauce indienne

La journée de dimanche est vite passée... Je ne suis pas retournée en ville, préférant profiter de l'atmosphère tranquille de la petite enclave tibétaine. Le spectacle de la rue donne envie de s'asseoir et de le contempler, indéfiniment. Des bonzes vêtus de superbes couleurs cerise, orange, pourpre, déambulent paisiblement. En fin d'après midi, je monte sur la terrasse de l'hotel, écrire en regardant le ciel changer peu à peu de couleur. Des corneilles passent au-dessus des toits en croassant, et en bas, sur les rives de la Yamuna, des enfants jouent avec des cerfs-volants, de simples losanges de tissu. Une brume gris-rose monte de l'horizon. L'air est doux. Je réalise peu a peu que je suis en Inde. La lumière jaune pale du soleil couchant éclaire le pont, à ma gauche, où passent voitures et camions. Le son des klaxons nous parvient, assourdi par la distance. Deux filles, apparemment hollandaises, prennent le thé à une table sur la terrasse. Des effluves de patchouli me parviennent portées par le vent.

Je consulte mon guide de voyage. En regardant les tarifs des billets de train entre Delhi et Hardiwar, ma prochaine destination, un doute affreux m'assaille. Ce n'est pas du tout ce que j'ai payé! Je revois alors le déroulement de la scène la veille, lorsque cet employé si empressé m'a vendu les billets de train. Tout s'est passé vite, et j'etais encore fatiguée, mon horloge biologique completement décalée... Voici au ralenti, comment ça s'est passé : d'abord, l'endroit se présentait comme un centre d'information touristique, et non comme une agence de voyage. Les locaux étaient modernes, propres, équipés d'ordinateurs... J'ai demandé une carte de Delhi, que j'ai eu, gratuitement bien sur. Ensuite, bombardée de questions, j'ai admis que je venais d'arriver et que je ne comptais pas rester à Delhi (deux evidences, car personne n'a envie de s'éterniser dans cette capitale polluée sans raison valable!). Donc, serviable, l'employé, qui me sert du "Yes Ma'am, please Ma'am" à chaque instant, regarde sur l'ordinateur les horaires des trains qui m'intéressent. Mais, ah, quel ennui, le site des chemins de fer indiens ne marche pas! Aucun problème, il sort une épaisse brochure et me dit que les tarifs sont en fonction des km (logique) et ça tombe bien, il connait par coeur les distances entre Delhi et Haridwar, puis Bénarès, puis Calcutta, et à chaque fois, comme un prestidigitateur sortant des lapins de son chapeau, il annonce une distance et m'indique sur son guide le tarif correspondant... Mais tout est rapide, il me demande en même temps les dates auxquelles je veux voyager, me parle des saisons, de choses et d'autres, fait servir un thé, m'explique les differences entre la 2e et 3e classe, sort sa calculette pour faire des additions, des divisions, me donner l'equivalence en euros, pour chaque classe, etc. Puis quand les dates sont fixées, il passe un coup de telephone et me dit qu'il n'y a plus qu'à attendre, apres m'avoir convaincue de prendre des billets 2e classe, qui ne me coûteront que 27 euros de plus, pour les 3 billets... Quand finalement les billets arrivent, il me dit, ah, il n'y avait plus de places en 2e classe, ce sont des 3e classe. Donc moins cher, et comme j'ai deja accepté le prix, je ne pense pas à vérifier... Je revois le soin qu'il a mis ensuite à noter sur des feuilles de papier toutes les informations concernant le voyage (nom de la gare, du train, numero du quai etc) avant de l'agrafer soigneusement sur le billet, dissimulant ainsi tout ce qui etait imprimé dessus, et de me dire "Gardez ça comme ça jusqu'à votre depart". Voila comment on arnaque sans en avoir l'air une touriste tout juste descendue de l'avion! Donc, le lendemain soir, sur la terrase, je reprends les trois billets de train, dégrafe les papiers, et additionne les montants. J'ai tout simplement payé plus du double! Soit environ 75 euros au lieu de 35. Je me sens complètement stupide. Pendant que je rumine sur ma naiveté sans borne, les deux jeunes hollandaises m'invitent à partager leur thé au gingembre. Je leur raconte ma mésaventure et elles s'écrient toutes les deux que ce genre de chose arrive en permanence ici. Ce qui ne me console pas du tout. Elles ajoutent qu'il est tres difficile de se faire rembourser de l'argent. De toute facon, c'est ce que je vais essayer de faire dès le lendemain. En attendant, inutile de me morfondre davantage. Je passe un moment à bavarder avec ces deux soeurs très sympas, qui me donnent quelques adresses d'hotels et nous allons ensuite manger ensemble.

Au milieu de la nuit, un vacarme épouvantable me réveille. Portes ouvertes, claquées, rouvertes, bruits de meubles déplacés... Il est trois heures du matin et on dirait qu'ils déménagent toutes les chambres de l'étage. Pour completer le boucan, des chiens aboient tout près. Au bout d'un moment, le silence revient. Mais j'ai toutes les peines du monde a me rendormir, tournant et retournant dans ma tête ce que je vais dire a cet escroc de l'agence. Quand je me lève vers 8h30, un épais brouillard est posé sur la ville. Je prends ma douche (chaude, heureusement) au son des psalmodies monotones des moines et des gongs qui résonnent tout près. Apres avoir pris un petit déjeuner et reglé ma note d'hotel, je pars accomplir ma premiere mission de la journée : aller déposer mon sac à dos à la consigne de la gare. Je prends un auto-rickshaw, sur les conseils de la réceptionniste, pour rejoindre Nizzamudin Station, qui se trouve presque à l'autre bout de la ville - en metro ce serait plus long, plus cher et plus compliqué. Zigzags dans la circulation, le brouillard, la pollution et la poussière. Il fait presque froid.  Une fois mon sac deposé a la consigne, et une petite prière adressée a mes anges gardiens pour qu'il soit toujours là à mon retour, je reprends un ricshaw pour Connaught Place où se tient cette infame agence. Le chauffeur essaye de me déposer avant, mais dommage pour lui, je connais ma destination, et je lui reponds que non, nous ne sommes pas arrivés. OK, dit-il sans insister. Arrivée à l'agence, je constate avec soulagement que le huileux Manu est bien là. Il n'a pas l'air enchanté de me voir et me salue assez froidement. "Je crois qu'on a des choses à régler", lui dis-je tout de suite. "Oui, montez dans mon bureau" s'empresse-t-il de répondre. "J'ai vérifié le prix des billets de train et j'ai decouvert que vous m'aviez fait payer le double du prix! Ce n'est pas normal du tout." Il prétend que ce sont les frais de confirmation, les taxes de je ne sais quoi. "Montrez-moi un papier qui mentionne ces tarifs" Evidemment il ne peut pas. Il convient qu'il aurait dû m'avertir qu'il prenait une commission et m'en donner le montant. "Soit vous me remboursez, soit je vais au poste de police avec mon reçu et les billets de train". Même si je ne sais pas où se trouve le poste de police et que je doute que mon problème les intéresse. Mais cette perspective n'a pas l'air de lui plaire. Bref, il propose d'abord de me rembourser 1300 roupies, alors qu'il m'en doit 2300. Finalement j'obtiens qu'il me rende 1900 roupies (ce qui lui laisse quand meme une marge de 400 roupies, soit environ 7 euros). Je quitte son bureau soulagée d'avoir pu récupérer la majeure partie de ce qu'il m'avait pris et pas mécontente de son air vexé et déconfit. Je me dis que c'était une bonne leçon, que ça ne s'est pas trop mal terminé. Ouvre grand tes yeux et tes oreilles, reflechis bien à ce que tu fais, et mefies toi, me dit ma petite voix (un peu tard, mais les dégats ne sont que financiers et modérés).

Apres ça, je n'ai pas tellement envie de me promener dans la foule de Delhi. Je reprends un rickshaw et vais voir un temple. Je commence à apprécier la circulation au moyen de ces drôles de véhicules qui bourdonnent comme de gros insectes jaunes et verts et slalomment comme des auto tamponneuses! Arrivée au temple hindou, qui ressemble vaguement à un gros gâteau à la creme, je dois laisser mon appareil photo à l'entrée et enlever mes chaussures. L'employé me montre le petit placard où il va ranger mon precieux appareil en echange d'un jeton de plastique. Pénible minute d'indécision. En voyant mon hésitation, il prend évidemment un air offensé. "Safe, safe" répète-t-il en me montrant sa carte plastifiée où figurent sa photo et sa fonction. Bon allez, j'emballe mon appareil dans un sac en plastique opaque et prends le jeton. Une fois dans le temple, où une musique hindoue résonne sous les voûtes, je trouve le contact du marbre sous mes pieds nus agréable. J'essaye de me détendre et de relativiser mes recentes expériences. L'endroit est calme, quelques couples se promènent, déposent des offrandes, des coupelles de fleurs vendues a un stand devant le temple, et se font marquer le front d'un point rouge entre les deux yeux. En m'accoudant à une balustrade, je découvre qu'à côté du temple, il y a un jardin où les gens sont chaussés et se photographient. Je decide que ma visite a assez duré (heureusement, l'entrée était gratuite) et je récupère mon appareil photo avec soulagement. En sortant je croise un couple de touristes occidentaux qui portent chacun une coupelle de fleurs, l'air emprunté, et suivent un guide qui les mène au temple. Ils ne savent pas non plus qu'ils doivent enlever leurs chaussures pour entrer. Je trouve bizarre de mimer des rituels que l'on ne comprend pas. Ca sonne faux, tout comme l'allure de certaines etrangères vêtues de pied en cap a l'indienne. Les saris sont ravissants, mais tout dépend par qui ils sont portés.

Les jardins du temple offrent un assortiment de sculptures d'un gout douteux, rhinoceros bleus, grottes en ciment rose gencive, et un peu partout des pèse-personne au cadran clignotant comme des juke boxes. Au détour d'un bassin vide, je tombe sur un photographe qui expose des clichés en noir et blancs sur lesquels des modèles posent devant des fonds variés : tour de Pise, Taj Mahal, fleur de lotus, Krishna... La plupart des visages indiens sur les photos portent des lunettes de soleil à la Starski et Hutch. Le stand n'est pas tout récent! Le photographe utilise un vieil appareil photo à chambre noire. Pour 30 roupies, je me fais tirer le portrait sur fond de dieux hindous. Ce sera un souvenir tout à fait approprié de ce parc kitsh à souhait. En attendant qu'il fasse le tirage, je prends un thé à un petit café. Une touriste s'assoit a une table à côté et nous entamons une conversation à bâtons rompus. L'anglais se prête particulièrement bien à ce genre de discussions entre étrangers qui se rencontrent en voyageant. Le "you" évite d'avoir à choisir entre le "tu" et le "vous". La jeune femme est indienne sans l'être : elle en a l'apparence, mais ses vêtements et son comportement sont ceux d'une européenne. Elle est medecin et vit en Allemagne depuis longtemps. Elle parle hindi et vivait à Delhi quand elle était petite. Elle est logée chez des cousins, mais se sent étrangère, ne sait pas comment marchander, ni si les prix sont justes. Elle a sur le front une tache rouge qu'on lui a mise au temple. Elle a du la frotter en remetttant une mèche de cheveux en place, et elle s'est taché au-dessus d'un sourcil. Cela ajoute à son air un peu maladroit, hésitant, décalé. Elle dit qu'elle a peur de se promener dans Delhi où elle cherche en vain des cafés ou s'asseoir pour prendre un thé en contemplant la vie autour d'elle. Elle est entrée dans un café dans le centre de New Delhi, qui avait une terrasse, mais il y avait seulement des hommes, et pour les femmes, un espace était reservé à l'intérieur. Elle s'est sentie mal à l'aise et est partie. Elle ajoute que sa famille passe son temps à lui dire de faire attention, de ne pas aller ici où là parce que c'est dangereux, de ne pas prendre le bus. Elle est arrivée samedi, comme moi, pour passer un mois en Inde et raconte qu'avant, aller se promener dans les bazars de Delhi était excitant, mais plus maintenant. Elle s'interroge : est-ce parce que l'Inde a changé ou seulement parce qu'elle-même a changé? Elle m'apprend que le temple a été construit par un riche homme d'affaire indien, Birla, comme un investissement financier, et que l'endroit n'est pas vraiment considéré comme sacré. En tout cas, les jardins n'ont pas du tout une atmosphère de lieu saint! Comme il est 17h et que le jour décline, elle dit qu'elle préfère rentrer avant qu'il ne fasse sombre. Nous nous souhaitons mutuellement un bon séjour, et je vais à la gare.

Apres avoir mangé dans un petit restaurant à l'occidentale à l'entrée de la gare, je vais m'installer dans la salle d'attente réservée aux femmes. Les annonces en anglais et hindi se succèdent, pour prévenir les passagers que leur train aura 1h, 2h, 2h30 de retard. Hum, ca promet. Des femmes dorment sur les bancs de fer, emmitouflées dans de minces couvertures. Les moustiques rôdent. Il fait de plus en plus froid. Par terre, a quelques mètres de moi, une femme décharnée aux cheveux blancs a étendu un chiffon crasseux et s'est allongée, tournée vers le mur. Un rat trotte tout autour de la salle, qu'il partage avec un gros cafard. Plus rapide, ce dernier échappe au rat qui le poursuit et se réfugie sous les tissus de la femme qui dort par terre. Assise sur le banc, juste a côté, une jeune Indienne aux cheveux coupés courts écoute de la musique sur son baladeur MP3 I-pod, son ordinateur portable pres d'elle...

Finalement, mon train est à l'heure. J'ai une couchette en 3e classe avec air conditionné. Il n'y a pas de compartiments fermés. C'est étonnamment propre. J'ai pour voisins deux jeunes couples qui ont l'air de partir en vacances. Un employé passe en distribuant des couvertures, des oreillers et des draps propres pour chaque passager. Que de bonnes surprises, tout d'un coup! Je cadenasse mon sac a dos sous la banquette et monte sur ma couchette. Vers minuit, une demie-heure après le départ, chacun commence à déplier sa couchette, à faire son lit et petit à petit tout le monde se couche et s'endort. Je dors en haut. Les lumières sont éteintes et c'est une drôle de sensation, d'être comme ça, allongée dans un train où tant de gens dorment en même temps, un train qui file vers le nord de l'Inde. Quelques ronflement se font entendre. Je me sens tout à fait bien, en sécurité, contente d'être la. Consciente d'avoir plein de choses qui m'attendent, des découvertes, des paysages, des rencontres... Des pages vierges s'étendent devant moi et leur contenu m'intéresse terriblement. Parfois le train ralentit, s'arrête au milieu de nulle part. Au bout d'un moment il repart. Je finis par m'endormir profondement. 

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06 décembre 2006

Arrivee a Rishikesh

Le train entre en gare d'Haridwar à 4h30. Il fait moins froid que je ne le craignais. Sur le quai sont postés des vendeurs de chaï, des voyageurs emmitouflés de châles et bonnets qui attendent leur train, et 5 ou 6 pèse-personnes clignotants, comme dans les jardins où j'étais hier. Un vieux monsieur monte sur l'un d'entre eux et examine le cadran d'un air très sérieux. Après tout, c'est toujours une bonne chose de connaitre son poids, et à 4h30 du matin, ça fait passer le temps... Je bois un chaï servi dans une petite tasse en terre cuite que les clients jettent sur les quais après usage - je la mets soigneusement dans mon sac, elle fera un joli porte bougie.

La salle d'attente où je vais m'installer pour attendre le lever du jour est réservée aux "Upper class" cette fois-ci. La grande salle est plongée dans la pénombre, des familles dorment par terre sur des tapis. Deux gros ventilateurs immobiles sont accrochés aux hauts plafonds. Une femme au pas trainant fait inscrire aux passagers leur numéro de train dans un immense registre fatigué. Elle allume les lumières, il est 5h et manifestement c'est l'heure de se lever. Les gens se réveillent, les femmes brossent leurs longs cheveux noirs et peignent soigneusement leurs enfants. Un homme se tapote les joues et la barbe avec du parfum, tandis qu'un autre se passe de la crème sur le visage. A 5h30, la femme au registre vient me dire "Il fait jour maintenant, il faut y aller". Sans protester ni vérifier ses dires, je quitte la salle. Il fait toujours nuit noire sur le quai. Au bout d'un moment je sors de la gare pour aller dans un boui-boui boire un thé. Un  couple est installé à une table voisine de la mienne. La jeune femme, vêtue d’un sari rose bonbon, se tourne vers moi et me dévisage longuement des pieds à la tête, jusqu'à ce que son mari lui dise quelque chose et qu'elle se détourne. En quittant le boui-boui, je demande la direction de la station de bus aux jeunes qui tiennent les lieux. C'est tout près. Le sol est caillouteux et boueux, des bus se croisent, les chauffeurs crient à la cantonade leur destination. Les inévitables chauffeurs de taxi et de rickshaws se précipitent vers moi, et quand je réponds que je prends le bus pour aller à Rishikesh, l'un d'entre eux éclate de rire, un autre affirme avec aplomb qu'il n'y a pas de bus. Si, si, je sais qu'il y en a un toutes les 30 minutes. On ne m'aura pas cette fois-ci! Finalement, c'est l'un de ces chauffeurs qui m'indique le bus quand il entre dans la station.

 

Le trajet dure moins d'une heure. Au fur et à mesure que la nuit cède la place au jour, je découvre les premiers paysages de l'intérieur du pays, loin de la capitale. Et quels paysages... Ce sont les premiers contreforts de l'Himalaya qui émergent peu à peu des nuages. Je me pincerais presque. Le jour se leve sur l'Himalaya et je suis là, dans ce bus brinquebalant. Je bois des yeux le décor. Le bus traverse un pont qui enjambe un torrent dont l'eau blanche, écumeuse, évoque les glaciers d'où il descend. De temps en temps le chauffeur écrase les freins et croise de justesse une voiture ou un camion venant en sens inverse, ou manque renverser un piéton nonchalant.

 

Une fois à Rishikesh, je prends un rickshaw jusqu'à la "High bank", la rive haute du Gange. La petite ville sainte s'étale des deux côtés du fleuve et grimpe sur les montagnes qui enserrent le Gange. La couleur de l'eau est stupéfiante. Tout proche de sa source, le fleuve sacré, la Ganga en hindi, est vert jade, limpide, et reflète les temples éparpillés le long des rives. La vue est à couper le souffle. Le rickshaw gravit en pétaradant la route escarpée, jusqu'à un petit groupe d'hôtels nichés dans la végétation. Il faut encore grimper à pieds un petit chemin fort raide. J'ai de la chance, je trouve une chambre pour 150 roupies dans un joli petit hotel, et je peux m'y installer sans attendre midi ni payer de journee supplémentaire... Je vais dormir et découvrirai plus tard ma nouvelle escale.

 

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08 décembre 2006

Les pieds dans le Gange

Je viens de lire vos commentaires et mails, et me voila toute émue! Merci mille fois pour vos messages, qui me donnent le sentiment d'etre reliée à vous tous. C'est un petit peu intimidant aussi, de vous savoir la-bas, me lisant et partageant toutes ces extraordinaires decouvertes. C'est déjà une chance d'avoir internet ici au pied de l'Himalaya, mais on ne peut pas trop exiger : la connexion est trop lente pour envoyer des photos.

Rishikesh est une petite ville, qui enserre le Gange comme un joyau. Je ne me lasse pas d'admirer la couleur extraordinaire du fleuve, elle change au fil des heures et emprunte des teintes de pierres precieuses, de l'opale à l'émeraude en passant par la turquoise. La ville se développe de plus en plus vite depuis une quinzaine d'années. Elle est toute en rues pentues, escaliers et côtes, et promenades parallèles au fleuve. Elle se parcourt facilement à pied. Il suffit de suivre la route qui descend vers l'un des deux ponts suspendus au sud et au nord puis de décrire une boucle. Les temples hindous se mirent dans l'eau, les fanions multicolores volent au vent et les singes galopent le long des terrasses, des fils électriques, et des branches. Ils sont si nombreux qu'ils représentent une nuisance. Ce matin je suis descendue tôt vers les rives du Gange pour faire des photos en profitant de la tranquilité, et j'ai acheté un journal à un vendeur à bicyclette qui m'a dit en riant (jaune) qu'il venait de se faire attaquer par une bande de singes. Avant huit heures, les rues sont presque vides. On croise des sadhus -ceux qui renoncent a toute vie sociale et se consacrent à la priere en vivant de la charité- des vendeurs de thé, quelques passants matinaux. Ensuite ce sont les écoliers en uniforme, puis peu à peu les touristes, et les marchands ambulants pressés d'écouler leur camelote qui envahissent la ville. Odeurs d'encens, de bouse de vache, d'ordures brulées, de cabinets à ciel ouvert.

Sa situation au bord du Gange fait de Rishikesh un lieu saint, qui attire de nombreux pélerins indiens, ainsi qu'une cohorte de voyageurs poursuivant différentes quêtes. Les ashrams fleurissent dans toute la ville. C'est une ville où la spiritualite emprunte de multiples facettes. L'authenticité et les miroirs aux alouettes se partagent le terrain. A chaque coin de rue des pancartes proposent des cours de yoga, des massages ayurvediques, des cours de tablas ou de sitare, des séances de méditation... Les restaurants, dont la carte offre des plats israeliens, végétariens, chinois, tibétains, mais aussi des pizzas ou des pâtisseries allemandes, passent de la musique de méditation à plein volume. Ici la spiritualité est un business qui tourne. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, je me suis retrouvée happée dans un temple, devant lequel je ne faisais que passer et jetter un coup d'oeil. C'est un temple dédié au Gange, explique le jeune homme dont l'anglais confus m'empêche de saisir la moitié de ce qu'il raconte. Il m'entraine en haut d'un petit monument ouvert, planté au milieu de la cour. La minute d'après, je suis assiss face à un "prêtre" qui saisit un chapelet de bois sur une pile, marmonne quelques mantras, me le passe autour du cou, trace un trait rouge sur mon front, me fourre entre les mains une mini-bouilloire en cuivre sensée contenir de l'eau du Gange -il la tourne et la retourne pour prouver qu'elle ne fuit pas. Ensuite il me demande si je suis mariée, question à laquelle il est logiquement plus prudent de répondre oui, ce qui entraine aussitôt la constitution d'un deuxième lot comprenant le chapelet et la bouilloire. Puis l'accolyte sort de sa poche un bloc-note sur lequel il fait une rapide addition, en baragouinant un discours d'où émerge seulement "cent roupies", à plusieurs reprises. Chaque article coûte cent roupies. J'en ai quatre entre les mains, et le total est de cinq cent roupies. Près de dix euros. Donc, j'enlève le chapelet, rends les mini-bouilloires et quitte les lieux en m'excusant et expliquant que je pensais être dans un temple et non une boutique de souvenirs. Le prêtre et son aide hochent la tete de concert, l'air vexé. De la même façon, on vous met dans la main quelques grains de sucre blanc pendant que vous êtes devant un stand de jus de canne à sucre ou de chai, ce que vous prenez naivement pour un  cadeau (!), puis on vous trace un trait rouge sur le front, avant de vous enrouler autour du poignet un fil de laine rouge en vous faisant répéter des phrases incompréhensibles, mais qui vous bénissent et attirent sur vous chance et prosperité pour cent générations. L'ennui avec cette pate rouge dont on vous barbouille le front à tout bout de champ est qu'elle est peu seyante, et difficile à enlever!

Les marchands du temple possèdent mille combines pour attirer le passant innocent et lui faire accepter un premier geste qui sera très vite suivi d'un autre, et encore un autre, le tout très folklorique, très séduisant pour le nouveau venu un peu étourdi par un tel exotisme. Jusqu'a ce que le marchand vous réclame de l'argent. Les Indiens savent très bien quels aspects de leur culture fascinent les occidentaux. Nous le montrons avec une telle candeur, qu'ils pensent nous connaître et pouvoir nous manipuler aisément. C'est facile avec les nouveaux venus (dont l'air ébahi trahit la récente arrivée!). Car la premiere chose qui frappe les sens et l'imagination est la forme exterieure que revêt la spiritualité ici. Chaque demeure et chaque commerce possède son petit autel dédié à un dieu, les temples abondent, comme les sadhus. Les rituels religieux sont omniprésents et insondables pour le profane. Seuls sont visibles et mis en avant les gestes, les couleurs, les attitudes. Ignorants du fond mais fascinés par la forme, si decorative, les occidentaux matérialistes que nous sommes représentons des proies idéales pour les marchands d'illumination. On croise de vieux et moins vieux disciples de gourous, portant les habits oranges ou blancs, marchant pieds nus, le regard un peu vide. Ils ont la peau blanche, les cheveux sales, et un jour ils ont eux aussi débarqué en Inde, à la poursuite de leur propre rêve. A première vue ils m'ont fait froid dans le dos, puis pitié, mais en refléchissant un peu plus, je me dis qu'ils n'ont peut être pas de place ailleurs et que vivre en marge en Inde est surement beaucoup moins pénible car moins stigmatisé qu'en occident.

Mais il suffit de suivre tranquillement les rives du Gange, de s'éloigner de la foule cosmopolite, et de descendre sur les plages de sable blanc et fin qui bordent l'eau, de s'asseoir et de contempler le fleuve pour se sentir envahi d'une véritable paix et ressentir la sérénité, l'immuabilité de l'eau, des pierres, du ciel. On se sent étonnamment bien ici, dès lors qu'on évite les rues marchandes. Et l'on peut aussi facilement rencontrer d'autres voyageurs. Les Israéliens sont légion. J'ai passé la journée avec une Israelienne et l'un de ses compatriotes et un Indien du sud du pays. Les discussions tournent autour des voyages, de la musique, de la méditation, des dieux indiens, des séances de massages... On mange ensemble, on boit des chai dans les petits boui-boui, on entre dans les boutiques de souvenirs, on s'assoit au bord du Gange, on passe de longs moments à écouter des CD et choisir ceux que l'on veut faire copier (pour un euro pièce on peut se faire plaisir). Les prix sont si modiques que tout cela ressemble à de grandes vacances pour grands enfants emerveillés de la facilité et du plaisir que l'on ressent à se promener dans ce pays au gré de ses envies.

Et puis on collecte des histoires d'aventures extraordinaires arrivées aux uns et aux autres, on échange des anecdotes et on apprend avec un certain plaisir que même les Indiens se font arnaquer par les agences de voyage... Et petit à petit on se sent un tout petit peu moins étranger. J'ai même mes petites habitudes : un thé au citron et gingembre au miel le matin, ma table préférée dans le petit resto de l'hôtel (le New Bandary Swiss Cottage) la lessive dans le seau de la salle de bain le matin... Et aujourd'hui, ultime signe d'acclimatation : je me suis acheté un châle en laine pour lutter contre le froid qui tombe le soir et je ressemble maintenant a tous les touristes qui se promènent avec un plaid sur les epaules. Par moments je dois me dire "eh, je suis en Inde!" pour à nouveau ressentir cette grande joie d'être en terre étrangère, et une terre nettement moins hostile que sa capitale...

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12 décembre 2006

Dernier jour a Rishikesh

C'est mon dernier jour a Rishikesh. Un grand soleil réchauffe un peu l'atmosphere assez fraiche qui règne sur cette région montagneuse. Les montagnes qui entourent Rishikesh ne sont que les premières marches de l'Himalaya, mais après celles-ci, lorsqu'on se dirige vers le nord, il n'y a plus de plaines. Plus que des sommets escarpés et enneigés. Il suffit de gravir quelques centaines de mètres supplementaires pour voir les montagnes tibétaines et népalaises...

Une semaine a Rishikesh. Difficile de trouver un point de depart pour decrire ce laps de temps si court et si plein de moments différents. Difficile de décrire, d'ailleurs, car la decouverte passe par tellement de sensations et d'impressions fugitives, que les restituer est une tache complexe. J'ai rencontré une foule d'Israeliens... Lilach, la "mama", voyageuse au long cours qui est déjà venue en Inde il y a 14 ans (croyez-le ou non, elle a toujours le plaid en laine qu'elle a acheté a l'époque!) et arrive tout juste de 6 mois en Chine. Longs cheveux blonds, tunique turquoise, bracelets aux chevilles, et toujours quelques objets "mystiques" a portée de main, des pierres chargées d'énergie, un petit livre de prières en Hebreu... Elle est thérapeute en Israel (je n'ai pas vraiment réussi à comprendre quelle était exactement sa pratique) Assaf, un programmateur informatique qui se balade avec des flutes dont il tire quelques melodies dès que l'occqsion se presente. Il a le bout des doigts complètement abimé car il a passé la nuit dehors il y a 2 semaines, en pleine montagne, apres s'être perdu. Il a cru mourir mais a simplement eu très peur et brûlé la peau de ses doigts. Mais quelle anecdote à raconter! A croire qu'il en retire encore plus de plaisir (rétrospectif) que du vipassana, une technique de méditation boudhiste qu'il a récemment découverte et partage avec enthousiasme. Il y a un couple en voyage de noces qui a acheté une moto à Darjeeling et voyage au gré de ses envies. De nombreux "signes" les ont menés ici, où ils font du yoga, du reiki... Voila quelques personnages de la petite scène très New-Age qui gravite sur la High Bank, la rive où se trouve mon hotel. Tous sont très enthousiastes et enclins à partager leur experience.

J'ai aussi rencontre Hari Hara, un jeune Indien originaire du Tamil Nadou, dans le sud, qui voyage depuis 4 mois dans son pays. Il m'a donné mes premières leçons d'hindouisme, m'expliquant les liens entre les différents dieux, les symboles... La religion hindoue compte 33 millions de dieux... Ca laisse reveur. En bavardant avec Hari, comme avec Vijay, le serveur du restaurant de l'hotel, je découvre l'etendue impressionnante de leur culture. Hari lisait "Les freres Karamazov" de Dostoievski quand nous avons partagé une table au restaurant, et connait Sartre, Camus, les peintres impressionistes, les regions viticoles francaises, sans parler de toute sa propre culture, celle du Tamil Nadu, aux temples ornés de sculptures extraordinairement raffinées... Il a passé 7 ans à Los Angeles où il étudiait l'informatique. Depuis son retour en Inde, il a lancé un business de stock exchange de produits agricoles sur le net. Puis il a decidé de faire le tour de son pays. Appartenant à la caste des Kshatryas, les guerriers et gouverneurs de l'Inde, il est issu d'une famille riche et puissante du Tamil Nadu, à Chennai, l'ancienne Madras.

Vijay, quant a lui, est fiancé à une quebécoise et compte la rejoindre à Montreal quand il aura obtenu son diplome de masseur ayrvedique pour ouvrir un salon de massage. Originaire de Bombay, il peut se répandre en éloges sur le climat et la cuisine de sa ville natale, sur les délices des fruits de mer, preparés d'autant de facons qu'il y a de regions en Inde. Il a passe 6 ans à travailler dans diverses régions indiennes, au gré des opportunités. Il a un côté play-boy, toujours une plaisanterie, un sourire, un bon mot destiné a ses clients. Il anime sa salle avec beaucoup d'esprit et de bonne humeur et n'est pas à court non plus de petits conseils philosophiques. Comme "Regarde en toi et demande toi ce que tu veux vraiment. Ne le dis pas aux autres, dis-le toi. Prends le temps de trouver ta propre réponse", à un israelien familier des lieux. Ou encore, à des touristes francais rentrés bredouilles d'une excursion "Si vous n'avez pas pu entrer, c'est que c'était ecrit. Sinon, vous seriez entrés. On obtient toujours ce qui nous est destiné." Certains soirs, apres la fermeture des cuisines, d'où sortent des dizaines de plats différents, tous délicieux , Vijay s'assoit a votre table et entame des conversations animées. J'ai assisté à des discussions sur l'histoire, la politique, la justice, entre Hari et lui, réellement passionnantes. En guise de conclusion à un échange sur la spiritualité, Vijay peut vous apprendre comment percevoir la quatrième dimension : très simplement. Vous placez deux miroirs face à face, et en vous tenant entre les deux, vous vous verrez demultiplié à l'infini, accédant ainsi à la perception de votre présence ici et ailleurs simultanément, ce qui caractérise la quatrième dimension...

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16 décembre 2006

Haridwar-Varanasi en train

train_har_varLe voyage en train entre Haridwar et Varanasi (l'un des noms de Benares) a été un long mais bon voyage. Partis peu après 22h le mardi, nous sommes arrivés le lendemain vers 18h30. J'ai dormi comme un loir et même réussi à faire une grasse matinée jusqu'à 10h30! Je suis descendue de ma couchette, me suis changée dans les WC (qui venaient juste d'être nettoyés a grande eau) et me suis installée près d'une fenêtre sur un siège libre pour regarder le paysage défiler. Nous traversons les plaines, les montagnes et leur air cristallin sont désormais loin derrière. Rangées d'eucalyptus, parcelles de canne à sucre, de riz, champs de moutarde. Quelquefois un bougainvillée jette une tache rouge sur un fond de fleurs de moutarde jaune. Des vaches. Quelques paons, au milieu des herbes folles entre deux parcelles cultivées. Le ciel est voilé d'une brume de chaleur qui monte de la terre. Dans certaines gares où le train fait halte, les singes semblent avoir pris possession des lieux. Sur les quais, dans les arbres, sur les murs, déambulant au milieu des voyageurs... Des adultes et de nombreux petits, qui suivent maladroitement leur mere -ils font partie de la population.

Des vendeurs de chai et de café passent et repassent dans le wagon. Vers midi, mes compagnons de voyage commandent des repas, servis dans des plateaux d'inox divisés en compartiments : riz, yaourt, sauces, curries, lentilles (dahl). Des senteurs chaudes et epicées envahissent le wagon. J'ai mangé mon petit dejeuner peu avant et me contente de humer et observer les plateux repas. Apres avoir mangé, certains s'installent en position sieste, et une somnolence générale s'installe. Jusqu'en début d'après-midi, mes compagnons et moi observons une discrétion polie de part et d'autre. Ils ne me prêtent pas particulièrement attention et je passe mon temps à ecrire dans mon carnet ou à contempler le paysage et les gares que nous traversons, en écoutant mon lecteur mp3. Puis des lycéens font leur apparation, prenant le train pour de courts trajets jusqu'a leur lycée. Ils viennent s'asseoir a plusieurs sur le siège en face du mien, et m'assaillent d'un feu roulant de questions. Ils veulent tout savoir : de quel pays je viens, quel est mon métier, si je suis mariée, ce que fait mon mari, si j'ai des enfants... Ils me demandent de leur signer un autographe! Et de leur chanter une chanson en francais, mais heureusement le train entre en gare, ils descendent, et je suis sauvée! Il faut que je me rappelle d'une chanson française pour ce genre de requête... M'ayant vue bavarder et plaisanter avec les jeunes, mes voisins perdent d'un seul coup toute  retenue. Ils s'approchent tous en même temps et me bombardent à leur tour de questions. Une grappe de visages attentifs, curieux et souriants, m'entoure. Apres m'avoir posé les mêmes questions que les lycéens, ils me demandent si j'aime l'Inde, ce que j'en pense, quels endroits j'ai visité, combien d'ashrams j'ai visité, depuis combien de temps je suis mariée (plus exactement : how long have you enjoyed couple life?), quel est le prix d'un billet d'avion depuis la France, combien je gagne, quel est la monnaie en France? Hommes, femmes, jeunes et plus ages, ils sont tous aussi curieux. Je reponds de mon mieux. L'intensité de leur intérêt et le côté direct de leurs interrogations sont confondantes. L'échange est vif comme une partie de tennis. Et si leur anglais est parfois difficile à comprendre, ils possèdent un vocabulaire précis et étendu. Après un moment, quand nous avons tous été à bout de salive et de curiosité, ils se sont dispersés. Mais je les ai entendus commenter la conversation et j'ai compris, de leur anglais émaillé d'hindi, qu'il était rare pour eux d'avoir ce genre d'échange avec des étrangers qui répondent vraiment à leurs questions, ne soient pas effrayés, ne se contentent pas de faire "mm mm" sans comprendre. Ils m'ont evidemment tres vivement recommandé de venir accompagnée de mon mari la prochaine fois que je viendrai en Inde, et m'ont aussi dit que j'étais une courageuse voyageuse. En fait, ils sont tres intrusifs, mais un peu comme des parents  qui chercheraient a me connaitre et s'inquieteraient de mon bien-etre et de ma securite. La simplicite et la spontaneite suffisent pour etre traite avec bienveillance et respect.

La voyageuse qui occupe la banquette en vis à vis de mon siege, est une opulente hindoue au front marqué d'un beau rond rouge. Son visage un peu affaissé, au teint pâle et à l'air grave, laisse imaginer qu'elle a été belle autrefois. Elle semble avoir une quarantaine d'annees bien entamée. Son téléphone sonne sans arrêt. Quand elle ne dort pas, allongee de tout son long sur la banquette, elle passe son temps a recevoir et envoyer appels et sms. Les rideaux a demi tires de sa fenetre decoupent des pans de paysage jaune d'or, poudreux, d'arbres moutonnant dans une brume de chaleur et de poussiere sur les vitres. La dame est courtiere en bourse. Originaire de Varanasi, elle a un fils unique de 24 ans, qu'elle marie en janvier, me dit-elle. Elle s'inquiete de savoir si j'ai réservé une chambre d'hotle, si quelqu'un vient me chercher a la gare, si je connais du monde a Varanasi... Elle me dit qu'en Inde les couples ne veulent plus qu'un ou deux enfants, pour pouvoir leur offrir une bonne éducation. Les musulmans sont les seuls a ne pas suivre cette ligne de conduite. "C'est récent, ce changement dans les mentalités. Maintenant, les gens se préoccupent beaucoup de l'éducation de leurs enfants. Et cela coute de plus en plus cher. Les Indiens sont un peuple laborieux. Ils veulent travailler pour gagner beaucoup d'argent, et en dépenser beaucoup."

La nuit est tombée petit a petit, et la perspective d'affronter seule les chauffeurs de rickshaws pour aller dans la vieille ville, de nuit, ne me séduit pas vraiment. Je demande à ma voisine si par hasard elle aurait la gentillesse de m'aider à appeler un hotel pour réserver une chambre et demander qu'ils envoient quelqu'un me chercher. Elle accepte, sans se départir de son air grave. Apres 3 coups de fil infructueux, elle me propose de me déposer à un hotel sur sa route. J'accepte, évidemment, avec gratitude. Le train arrive en gare de Varanasi. Elle se fait aider à descendre ses bagages, charge un porteur de ses deux valises et saisit son telephone pour appeler son fils qui apparait rapidemment. "Venez" m'intime la dame. Je la suis, elle, son porteur, ses bagages et son fils jusqu'à sa camionnette. C'est un vehicule petit et étroit, ce qui lui permet de se faufiler dans la circulation compacte où nous nous lançons. Je me suis excusée, en m'asseyant, de les déranger, mais il a répondu que c'était un plaisir de rendre ce service. Il a prétendu qu'il pouvait me déposer à Assi Ghat, le début de la vieille ville, car c'était sur sa route. En fait, il a déposé sa mere et a poursuivi, en se rallongeant d'autant plus que l'embouteillage inextricable ou nous étions l'a obligé à faire un grand détour. Cela nous a permis de bavarder, au milieu de ce flot de rickshaws, velos, motos, voitures, camionnettes, dans le vacarme des klaxons. Samir est courtier en bourse, et travaille avec sa mere. Son telephone aussi sonne continuellement (un certain nombre de fois a cause de sa mere qui s'inquiete, je pense). Il me dit qu' il adore les telephones mobiles, comme la plupart des jeunes citadins, qui en changent volontiers tous les mois. En regardant mon modeste sac a dos il s'etonne de son volume reduit et declare que le moindre de ses deplacements en week end implique un enorme sac plein de vetements. Il aime la mode, et s'enquiert des marques de jeans populaires en France. Il est adepte des jeans Wranglers. "Les Indiens gagnent de plus en plus d'argent, m'explique-t-il. Les salaires augmentent en meme temps que le pouvoir d'achat. La nouvelle generation est completement differente de l'ancienne, qui economisait : elle veut gagner pour depenser. Si quelqu'un gagne 10 dollars, il veut en depenser 11." Il est energique, dynamique, comme les autres jeunes Indiens avec lesquels j'ai eu l'occasion de bavarder jusqu'ici.              "La circulation est peut-etre bloquee a cause d'un VIP qui vient en ville, declare-t-il apres une bonne demi-heure d'embouteillage. Ou d'un politicien. Nos politiciens sont tous corrompus. Et quand on voit la progression rapide de l'Inde, on peut se dire que si ces politiciens etaient differents, l'Inde serait parmi les pays les plus developpes. Notre pays progresse sans cesse." Je lui demande ce qu'il pense de son futur mariage, arrange. Il repond que c'est comme ca. Que certains s'en accomodent. Les parents ne s'opposent pas forcement a un mariage d'amour (love mariage). Samir a eu plusieurs petites amies, il aurait bien voulu en epouser une, mais elle ne voulait ou pouvait pas faire un "love mariage". Il s'est donc apparemment resigne au mariage arrange par sa mere. Quand je lui demande ce qu'il pense de la culture occidentale,  il repond, comme d'autres Indiens me l'ont deja dit, qu'il n'aime pas la propension des occidentaux a laisser leurs parents mourir dans des maisons de retraite. Les Indiens respectent profondement leurs parents, et tout specialement leur mere, qui est sacree. "Ma mere est une deesse" m'a dit Hari avec un grand serieux. De fait, pour les hindous, Dieu est en tout, et tout est Dieu...

Finalement, il me depose dans une rue ou se trouvent plusieurs hotel. Mon premier soir a Varanasi, dans une chambre au confort spartiate et a la proprete limite (mais pour 150 roupies, on ne peut pas etre trop exigeant)... Je me suis fait monter dans ma chambre un sandwich au fromage, un lassi et une bouteille d'eau minerale. Par la fenetre entrebaillee, me parviennent un concert ou se melent de la musique de fete, des klaxons, des petards.

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19 décembre 2006

Premier jour a Varanasi

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Varanasi est une des plus anciennes villes du monde. Elle a la forme d’un croissant de lune, allonge sur la rive ouest du Gange. En face, de l’autre cote du fleuve que ne rejoint aucun pont visible, des étendues sabloneuses se délitent dans la brume. Les ghats, ces volées de marches a plusieurs niveaux qui descendent vers le Gange et montent vers les temples, font face a une nature qui parait étonnament déserte. Immédiatement derrière les temples qui surplombent les ghats, un fouillis de ruelles etendent leurs ramifications en cercles excentriques jusqu’aux arteres de la ville moderne.

De la terrasse de Rahul’s Guest House, qui se trouve un peu avant Assi Ghat, je contemple la ville qui se laisse absorber par la brume, dans une supreme intemporalite. La lumiere qui baigne Benares a une qualite soyeuse... Laisser son regard se perdre dans les tons de perle de ce paysage mythique, fait perdre toute notion de temps et de lieu. Etre ici, c’est etre au balcon du ciel.

Pour rejoindre la vieille ville, je dois marcher une quinzaine de minutes, en traversant des quartiers recents et populaires, pleins de vie, d’enfants, de petites epiceries, de bouses de vaches, de chiens, d’egouts... Le premier jour, je commence par aller annuler mon billet de train pour Calcutta, car il me parait maintenant evident que trois jours a Varanasi ne seront pas suffisants. On ne peut pas faire le tour de cette ville au pas de course. Une cite vieille de plus de 3000 ans, ou la vie et la mort sont si etroitement melees, dont les ruelles degagent une atmosphere si dense, ne se laisse pas aprehender en quelques jours !

Pour annuler mon billet de train, je me rends a la gare en cycle rickshaw, ce qui me permet de traverser lentement la ville « moderne », dont les rues sont assez larges pour accueillir un flot de vehicules motorises. Les vieilles maisons aux arabesques de pierre en voie de desintegration qui se dressent le long des rues captivent mon regard. Tous les sens sont pris d’assaut, dans ces rues congestionnees par la circulation et les commerces en tous genres. Couleurs, odeurs, klaxons assourdissants, musiques. Tout semble atteindre un paroxysme qui suffoque, eblouit, et etourdit.

Arrivee a la gare, je traverse le hall dont une grande partie est occupee par des gens allonges par terre dans des couvertures. Je vais au guichet des reservations et annulations. Quand mon tour arrive, l’employe me dit d’un ton rogue, apres avoir jete un coup d’oeil a mon billet : «Bureau des touristes » en pointant du doigt un local de l’autre cote du hall. C’est une petite piece vitree, ou des touristes font la queue jusqu’a la porte. Une jeune Suedoise m’informe qu’elle attend depuis 45 minutes, et un autre touriste me dit qu’il a deja annule un billet au guichet dont je viens. Je retraverse le hall et apprends cette fois-ci que seuls les billets pour le jour meme sont annules a ce guichet. Face a cet argument implacable sinon indiscutable, je me resigne a aller attendre dans le bureau des etrangers.

Les sieges et fauteuils sont occupes par un echantillon des differents styles de touristes que l’on croise en Inde. Des Japonais, habilles sport et branches, avec d’enormes lunettes de soleil. Des jeunes femmes de nationalites diverses qui ont adopte le « total hindi look » : bracelets de chevilles, pantalons Ali Baba, tuniques de coton colorees, foulards, sandales en cuir, bracelets de metal clinquants. Les « hyppies chic », un peu moins jeunes, elles aussi vetues de vetements legers, aux couleurs eclatantes, mais dont l’allure generale temoigne d’un gout plus sur et d’un budget plus large que celui de leurs cadettes. Les vetements indiens permettent aux femmes une grande fantaisie, un assortiment de matieres, longueurs et couleurs extremement flatteur. Il y a aussi les voyageurs « relax », qui n’affichent aucun style particulier si ce n’est une recherche de confort et un desinteret ostensible pour leur garde robe. Et enfin, les routards, les purs et durs, ceux dont les habits portent toute la poussiere des chemins parcourus. Leurs pantalons amples et leurs tuniques ont certainement un jour ete neufs, mais ils ont pris des teintes delavees uniformement terreuses. Dread locks, chaussures elimees et sacs prets a rendre l’ame completent leur equipement.

Chacun occupe l’attente comme il peut. Certaines ecrivent dans leur journal. Deux Americains jouent aux cartes. Un Argentin essaye vainement de remplir le formulaire imprime en pattes de mouches sur du papier presque transparent, destine aux reservation et aux annulations. Un Francais a l’accent epouvantable tente de l’aider mais ne fait qu’embrouiller davantage l’Argentin qui ne maitrise pas tres bien anglais. Accroche au mur, un grand tableau peint a la main presente la liste des trains au depart de Varanasi. Seuls sont indiques les numeros et noms des trains, ainsi que le nom des gares (et non des villes) desservies, en abrege, ce qui en fait un outil fort pratique et utile pour les touristes. De temps en temps, l’employe assis a son bureau, tout au bout de la file, se leve et remet de l’ordre dans la salle « Ce n’est pas une salle d’attente ! La salle d’attente, c’est sur le qui numero 5 ! Vous vous asseyez pour attendre votre tour, la queue va dans ce sens, puis dans ce sens ! » aboite-t-il. Puis il se rassoit devant son ordinateur, relie a une imprimante qui eructe dans une catracte de cliquetis les billets de train longuement attendus. Le Francais s’appelle Michel et il a 58 ans (comme l’indique son formulaire). Il voyage en Asie sans interruption depuis 7 ans et se revele fort bavard. Il me conseille d’aller a Bodhgaya, ou il a passe une semaine parmi les boudhistes. Quand l’employe se leve et vocifere sur les touristes, Michel ronchonne « Ah, vraiment, quelle organisation ! Ca, ils le tiennent des anglais ! ». Sept ans de voyages ne l’ont pas debarrasse de sa propension a critiquer...Finalement, mon tour arrive et je me fais rembourser mon billet de train. IMGP5516

Je rentre a l’hotel, et de la terrasse, je regarde le soir tomber sur les ghats. Le soleil entame sa descente des 15h, c’est l’hiver et les jours sont courts.

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Varanasi, cite du Gange, de Shiva et de la soie

IMGP5688Vendredi, mon deuxieme jour a Varanasi, je me rends sur les ghats. Ma premiere promenade matinale le long de ces marches mythiques... Temples rutilants au soleil. Bains rituels dans l’eau trouble du Gange. Linge etendu a secher sur la terre sableuse. Parties de cricket. Chaque ghat est different.

J’arrive a l’un des ghats de cremation. D’enormes tas de bois empiles contre les murs face au Gange donnent aux lieux un air funebre. Le ghat est sombre, noirci par la suie. Des buchers brulent au pied d’une petite terrasse d’ou les enfants lancent des cerfs volants. La vie et la mort, intensement presentes au meme endroit. L’atmosphere de ce ghat est pesante. L’air semble y avoir une densite superieure a la normale. Impossible de rester indifferent. Mais je ne m’approche pas pour regarder, je me contente de passer, et les sensations que je ressents sont deja bien assez fortes !

Le petit guide du premier soir, celui qui m’a conduite a la guest house, me fait parcourir des ruelles ou de sombres ateliers abritent les metiers a tisser et a broder d’ou sortent de magnifiques saris en soie, dont certains iront rejoindre les ateliers de prestigieuse maisons de couture de Paris, Madrid ou Milan. Des hommes habiles et concentres brodent a la main des bordures extremement fines sur des metrages de soie. Fleurs ornees de paillettes, de pierres, de fils d’or ou d’argent...

Nous revenons vers les ghats. Un antique fort en pierre rouge, construit par un maharadjah, surplombe les escaliers de ses tourelles. Nous y entrons en sautant par une fenetre, sur l’invitation du vieux gardien qui a perdu la cle de la porte. Le vieil homme, son turban blanc et son baton se detachent sur les colonnades rouges comme une scene surgie de l’eternite. Un chien blanc se faufile a sa suite. Le soleil colore les pierres de vermillon. De grosses perruches jaunes et vertes a longue queue volent autour de l’arbre qui a pris racine dans l’une des tourelles.

IMGP5759En ressortant du fort, mon guide rebrousse chemin et je poursuis ma deambulation. Un deuxieme guide vient m’aborder. De fait, les guides de voyage deconseillent fortement de suivre ces guides improvises, qui vous emmenent toujours dans un magasin ou ils touchent une commission. Mais je commence a trouver que les conseils de mon Lonely Planet semblent destines a des touristes paranoiaques, soucieux de voyager sans jamais se frotter a la population. Le premier soir, c’est un petit guide qui m’a conduite a Rahul’s Guest House, ou je me trouve fort bien, et il n’a pas demande un centime. C’est aussi grace a lui que je suis entree ce matin dans le vieux fort...

Je veux visiter des fabriques de soie, et il semble evident que ce sera beaucoup plus facile avec l’aide de ce jeune homme que seule, dans le labyrinthe de ruelles du quartier musulman, qui regroupe la plupart des ateliers de saris en soie. C’est un jeune brahman de 22 ans, vetu d’une chemise fushia a fleurs bleues, et d’un jean moulant. Il a les dents noircies par l’usage du tabac a chiquer, aromatise, que les gens ici apprecient – ils le machent longuement avant de le recracher. Ils vous parlent parfois la bouche pleine de tabac, ce qui rend leur anglais encore plus difficile a comprendre. Ce nouveau guide s’appelle Krishna et son pere a un magasin de soie sur Mansarover ghat. Il m’emmene voir l’un de ses amis, un riche proprietaire de fabriques de soie.

IMGP5656Apres de multiples tours et detours dans les ruelles du quartier musulman, nous arrivons devant une vieille porte en bois sculpte, juste a cote d’une mosquee. C’est l’heure de la priere du vendredi. Environ 2000 fideles, me dit notre hote, prient sur deux niveaux, les hommes dans la cour, les femmes a l’etage. Lui-meme est assis avec l’un de ses amis dans une vaste piece ou de grands matelas plats recouvrent une partie du sol. Il a le visage d’une paleur un peu cireuse, et sans etre gros, il semble gras, comme s’il sortait rarement de l’ombre de sa demeure. Des piles de soiries s’entassent le long des murs. Par une fenetre dont il entrebaille le volet, j’entrevois une maree de silhouettes agenouillees vetues et coiffees de blanc. Dans la cour, le silence entre deux incantations de l’immam est total. La famille d’Ahmad, le proprietaire des lieux, detient cette entreprise qui produit et exporte de la soie depuis plusieurs generations. Ses 3 freres et 4 soeurs travaillent avec lui, et plus tard son fils, un petit bonhomme d’un an aux grands yeux et grandes oreilles, lui succedera. Il fait apporter du the, des samossas et des patisseries et deploie sur les matelas une profusion de saris sublimes, en soie arachneene, peints et brodes a la main. La realisation d’un sari brode (une longue bande de tissu de 5 a 6 metres sur environ 1,5m de large), requiert le travail de trois ouvriers, 12h par jour pendant 2 a 3 semaines. Realisees en nombre limite d’apres les motifs crees par l’un des freres d’Ahmad, certaines pieces, comme de larges echarpes de soie bleue brodees d’elephant en fils dores, ont exiges le travail de 3 artisans pendant 40 jour et peuvent couter pres de 100 euros. Les ateliers de la famille d’Ahmad emploient 3000 ouvriers et exportent chaque annee des milliers de saris et echarpes de soie.

IMGP5584Le flot de soieries aux reflets changeant qui recouvre peu a peu les matelas offre un spectacle enchanteur. Une penombre un peu poussiereuse regne dans la piece aux murs d’un blanc use, et ces decennies consacrees a la soie font flotter dans l’air une atmosphere de luxe antique soigneusement preserve. Ahmad, qui fait preuve d’une hospitalite tres orientale, et tient fierement son fils sur ses genoux, m’invite a venir diner ce soir avec sa famille. Il le fait probablement en pensant que je vais refuser l’invitation. Mais j’accepte. Revenir le soir-meme implique de refaire appel a la compagnie de Krishna, qui bien qu’il soit etudiant en sanskrit, se preoccupe surtout de boire et fumer avec ses copains, d’apres son propre aveu. Mais l’occasion est trop interessante pour la laisser passer.

Nous sortons de la piece avec Sanjay, l’autre ami d’Ahmad qui etait dans la piece et s’avere etre le cousin de Krishna. Ils a rencontre Ahmad il y a longtemps en jouant au cricket. Les deux jeunes me font visiter leur propre magasin, le Ganga Silk Emporium, qui se trouve sur le chemin du retour. C’est une piece tout en longueur, aux murs jaunes citrons, dont le sol est couvert de matelas d’un mur a l’autre. Une fenetre s’ouvre sur le Gange, une autre sur l’escalier du ghat. A travers les bareaux on voit les bateaux passer, entoures de nuees d’oiseaux. Aux murs sont accroches des echarpes, tuniques, pantalons en soie. Nouveau deploiement de soireies. La piece est baignee de soleil, qui eclaire les tissus en y projetant l’ombre des bareaux. On se croirait dans une cage a oiseaux, suspendue au-dessus du fleuve. J’achete plusieurs echarpes en soie, probablement un peu trop cher, mais cela me semble valoir la visite de l’apres midi.

Pique-nique chez un empereur de la soie

IMGP5718Je rentre a l’hotel, prend une douche, fais un peu de lessive et retourne vers la vieille ville. Je longe a nouveau les ghats, maintenant plonges dans l’obscurite. Arrivee au magasin vers 18h, j’attends un bon moment que Sanjay et Krishna fassent leur apparition. Nous retournons chez Ahmad. Sanjay a apporte des patisseries et Krishna des chocolats pour le petit Malik, le fils d’Ahmad. Varanasi est celebre pour le Gange, les ghats de cremation, les temples, la soie, les patisseries et les ruelles, enumere Krishna. Il emploie souvent des formules en forme de jeux de mots, comme « no hurry, no worry/ no chicken, no curry » ou « what to do in Katmadou ? ». J’ai a nouveau droit a un deploiement de saris, dont certains, aux couleurs douces, ont 300 ans, et sont ornes de broderies d’or extraordinairement fines. Puis les saris sont ranges, et le diner semble imminent. La maitresse de maison ne magera pas avec nous –comment ai-je pu imaginer qu’elle le ferait, les traditions musulmanes ne permettent pas ce genre de compromission. Elle a prepare le repas, quelque part dans les profondeurs obscures de la maison, mais je ne la verrai pas.

Ahmad etend sur les matelas une nappe a fleurs en plastique transparent et distribue les assiettes en plastique creme ornees de coquelicots. Un jeune garcon apporte une assiette d’oignons rouges en lamelles, et une autre de tomates accompagnees de quartiers de citron. La scene est assez surrealiste. Ce pique-nique avec un musulman de Benares et ses deux accolytes hindous, entoures de saris somptueux, au coeur du labyrinthe de cette cite millenaire... Un saladier en plastique vient completer le service. Il est rempli d’un riz biriani au poulet. J’ai l’honneur de me servir la premiere. Le riz est parfume, epice, et assez piquant pour mon palais, mais pour mes compagnons, il est « not hot at all », evidemment. Il a probablement ete prepare fade expres pour moi. Les trois hommes mangent sans parler, chacun occupe a decortiquer son poulet. La familiarite qui regne entre eux me met assez a l’aise pour manger avec un appetit non dissimule. La fin du repas est saluee avec force rots sonores par notre hote. En guise de dessert, apres les patisseries, qui se revelent aussi spongieuses et imbibees de sucre que celles de l’apres midi, Ahmad deploie devant moi un sari et les echarpes brodees d’elephants. Cette fois-ci, son intention est de vendre. Mais la methode employee est particulierement habile, raffinee, et confondante. Il me dit, en montrant sari et echarpe : « C’est pour vous. Vous pouvez prendre ces deux pieces. Ils sont a vous. L’argent n’est pas important. » Je ne sais pas comment interpreter ses paroles. S’agit-il d’un cadeau ? Cela me semble tout a fait improbable. Mais il insiste : «Guests are god. Money is not important. You take them!” Je suis vraiment genee et perplexe. En quel honneur me ferait-il cadeau de ces soieries luxueuses? Je repete que je n’ai pas les moyens d’acheter de telles pieces, dont je sais qu’elles ont une grande valeur, et que je regrette, mais ne peux pas accepter. « Donnez ce que vous voulez, ce sera parfait ! » repond-il alors, apres avoir deja emballe l’echarpe dans un sac en plastique et l’avoir poussee vers moi. Le tout est fait avec une telle onctuosite, des formes si sinueuses, que l’on se sent vraiment accule et je pense que si j’en avais eu les moyens, j’aurais a ce moment-a achete l’echarpe, pour un prix eleve, car cette facon de dire au client « donnez ce que vous voulez » apres lui avoir dit le prix de l’article, vous met pratiquement dans l’obligation de payer le prix fort, puisque vous ne pouvez pas marchander ! Qu’est-ce que j’imaginais ? Je me trouve dans le salon d’un gros commercant de soie de Benares, dans un quartier de marchands qui pratiquent des techniques de vente aussi anciennes qu’elaborees. Ce repas n’avait pas pour but de me faire gouter la cuisine de la femme fantome mais de me faire acheter des pieces tres cheres... Je reitere mes excuses, et comme il s’avere que le repas, la soiree et la vente avortee ont assez dure, je prends conge et repars avec Krishna et Sanjay. Il n’est que 20h30 mais j’ai l’impression qu’il est deja tres tard. La vieille ville prend un tout autre visage de nuit. Les boutiques sont illuminees et les facades sombres, decaties s’effacent. Bien qu’elles aient l’air aussi vieilles que l’humanite, les maisons de Benares sont rarement vieilles de plus de deux siecles. Mais elles sont si etroitement accolees, et construites de guingois, avec des couleurs usees, et elles sont impregnees de tant de vies, qu’elles ont l’air d’appartenir a un autre espace-temps.

En retournant vers les ghats, nous passons devant un temple dedie a Kali, une deesse tantrique sombre qui attise des forces mouvementees, tout en apportant lumiere et clairvoyance. La metaphysique hindoue est toute en apparents paradoxes, mariant les contraires et associant des caracteres opposes dans des dieux aux formes multiples. J’ai achete un livre sur les dieux et deesse hindous, et un autre sur Shiva, le plus puissant des dieux hindous, et celui auquel Varanasi est consacree. Cette ville est l’endroit ideal pour acquerir quelques bases en religion hindoue. Dans le temple de Kali, ou nous penetrons apres avoir enleve nos chaussures, une ceremonie bat son plein. Dans l’entree, ou se tiennent une vingtaine de fideles, un homme frappe deux tambours, et un homme et une femme font tinter de grosses cloches de bronze. Devant eux, des grilles peintes en rouge s’ouvrent sur un petit espace ou un homme et une femme se faisant face tapent a tour de bras sur des cercles de metal. Une autre femme tape sur une cloche suspendue au-dessus d’une porte rouge entrouverte, derriere laquelle une silhouette agite en rythme une touffe blanche qui ressemble a une queue de boeuf. Le rythme est basique mais frenetique, le son assourdissant. Pres des tambours, un fidele danse, extatique. J’ai la sensation que les cloches et les tambours resonnent dans tout mon corps et entrainent les battements de mon coeur a suivre leur rythme. La couleur rouge, les percussions, produisent un effet tres primitif et tres efficace. Comme toutes les experiences qu’offre cette ville, cette incursion dans une ceremonie dediee a Kali est bouleversante. Cela remue tous les sens.

Le retour a Raul’s Guest House, en rickshaw, accompagnee de Krishna, se revele penible mais amusant. Ce petit freluquet de 22 ans deploie des techniques de flirt qui me feraient franchement rire si je n’etais deja quelque peu agacee de sa compagnie ( tout en sachant qu’il est preferable de me faire raccompagner plutot que de rentrer seule a l’hotel). J'ai l'impression d'etre assise a cote d'un mauvais acteur de Bollywood, qui debite des poemes a l'eau de rose, pendant que le rischshaw cahote sur la route inegale.

Enfin, je me retrouve dans ma chambre, apres avoir souhaite fermement une bonne nuit a Krishna, et, alors que je pousse un soupir de soulagement et m’apprete a regarder les photos que j’ai faites dans la journee, je decouvre avec horreur que mon appareil photo numerique n’est plus dans mon sac. Et me rappelle distinctement l’avoir oublie chez Ahmad, a l’endroit ou j’etais assise pendant le repas. Je me sens stupide (une fois de plus) et surtout, plus qu’inquiete, je m’en veux d’avoir ete si negligente. La soie m’a tourne la tete... Du coup je vais devoir retourner au magasin de soie des deux comperes, et me refaire accompagner chez Ahmad...

Des mon reveil, le lendemain, je me rends au magasin et trouve Sanjay au reveil. Il telephone a Ahmad, qui rappelle un peu plus tard en disant qu'il a trouve mon appareil. Mon soulagement est a la mesure de la frayeur que j'ai eue la veille. Nous retournons donc chez Ahmad, et en chemin j'achete un assortiment de patisseries a offrir a sa femme invisible. Au moins je ne me presenterai pas chez eux pour la troisieme fois en deux jours, les mains vides. Des que nous franchissons le seuil de sa porte, il me tend mon appareil photo. Le petit cadeau pour sa femme le prend un peu de court, et apparemment cela vaut une visite des toits de sa demeure. Le maitre des lieux nous precede dans les larges escaliers qui montent a la terrasse, au 8e niveau. Nous avons une vue sur les toits de Varanasi a 360 degres. Des rouleaux de soie posent des couleurs vives sur les terrasses. Ahmad a un pigeonnier, et il joue avec son fils. Nous attendons un petit moment, puis un the nous est servi.

IMGP5649Enfin, sa femme apparait,  cachant un sourire intimide derriere son voile. C'est une jolie jeune femme au teint clair et aux yeux noirs. Je la remercie pour le repas de la veille. Elle sourit mais ne dit rien, et se detourne rapidemment. J'imagine que ma visite matinale a sa demeure, un samedi,  ne correspond a aucune etiquette. Cette etrangere, avec des gateaux, sur sa terrasse, doit lui sembler totalement incongrue.

Je repars avec mon appareil, et me promets de faire desormais TRES attention a ne rien oublier derriere moi, quand bien meme je serais ensevelie sous une montagne de soie.

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25 décembre 2006

Vertigineuse Varanasi

Benares (ou Banaras, ou Varanasi...) est la cite de tous les vertiges : spirituel, esthetique, sensoriel... vous y etes pose en equilibre precaire au bord du neant. Cette ville brasse des energies occultes, ou alternent ombre et lumiere. L'atmosphere est si chargee, si dense, les sollicitations des sens sont si puissantes que l'on eprouve un vertige persistant a parcourir les ghats baignes de soleil. Ils s'ouvrent sur le vide de l'eau jointe au ciel, a peine separes par une etroite bande de sable aplanie sur l'horizon par la brume soyeuse qui nimbe la ville en hiver. La luminosite qui regne a Benares rappelle celle de Venise. Pour les hindous, la rive habitee est symbole de vie tandis que la rive opposee, presque deserte, est associee a la mort. Juste derriere les ghats, s'enroulent et se deroulent les meandres des ruelles grouillantes de vie. Labyrinthe sombre et tortueux ou l'on ne peut que s'egarer, les sens etourdits, les pieds dans les bouses de vaches et le regard absorbe par les scenes quotidiennes entrapercues. Epicieries minuscules et surchargees, echoppes ou des patisseries sirupeuses attirent les mouches, articles religieux debordants des etalages, tailleurs penches sur leur ouvrage dans d'etroites et sombres boutiques, boucherie dans une arriere cour, charettes proposant navets et aubergines, motos, "internet cafes"...

L'air est sature d'odeurs, encens, egouts, excrements, parfums, curries, bidies (ces petites cigarettes sans tabac enroulees dans une feuille d'eucalyptus)... Et les animaux sont omnipresents a Benares. Vaches, buffles (sacres, certes, mais cela ne les empeche pas de recevoir quelques coups de batons a l'occasion), oiseaux... Il y a des ecureuils sur les murs, des singes a l'affut, des chevres sur les terrasses, des lezards dans les maisons. Et des chiens qui dorment, entremeles, n'importe ou. Parfois ils sont morts. Benares est horriblement belle. Des femmes en saris brodes d'argent frolent des immondices, et des hommes vetus de blanc font du velo dans les ruelles boueuses. Au marche, il y a des lepreux qui mendient, des voitures couvertes de fleurs (ces fameux oeillets d'Inde qui composent les colliers d'offrandes accroches un peu partout), des touristes japonaises, des fideles qui font des offrandes aux temples, une foule heteroclyte en mouvement permanent. Les etals proposent plein de legumes familiers (carottes, pommes de terre, poivrons et piments, tomates, concombres, oignons, aubergines, choux...) et des fruits plus exotiques, grenades, goyaves, anones, ananas, oranges, bananes, pommes, raisin... 

Chaque soir, sur differents ghats, se deroulent des ceremonies dediees au Gange et a Shiva. Les pretres sont debout, tres droits, face au fleuve, devant de petits autels ou brule de l'encens pres d'un coquillage et de coupelles de fleurs. Ils saluent l'oscurite en balancant a bout de bras des pyramides de flammes qui se desintegrent au fur et a mesure. La silhouette du pretre se decoupe sur les volutes de fumee dense, profil noir cisele sur fond blanc. Les cloches rythment ces rituels ou l'eau et le feu dansent un hymne exuberant aux deites du lieu. Des bougies nichees dans coupelles fleuries offertes au fleuve derivent sur l'onde noire. Elles dessinent des motifs ephemeres et changeants, cercles, rubans, constellations...

On ne peut percevoir qu'une infime partie de ce qui fait la vie des habitants de cette cite, mais c'est deja d'une insondable etrangete. Ganesha, le dieu a tete d'elephant, Hanuman, celui a tete de singe, et bien sur Shiva sont presents partout dans la ville, dans des temples plus ou moins grands, chez les gens et dans la rue. Varanasi, ville sacree des hindous qui esperent y finir leurs jours afin d'y etre incineres et d'echapper au cycle des reincarnations, est une porte ouverte entre ce monde-ci et l'au-dela. Elle vous tord, vous essore, vous retourne comme un gant. On se sent envahi d'une fatigue demesuree a parcourir les ruelles de la vieille ville, et meme la ville nouvelle ou la circulation est infernale. Je suis restee un peu trop longtemps a Benares, je voulais partir jeudi, une semaine apres mon arrivee, mais le train que je devais prendre m'aurait fait arriver au milieu de la nuit a Gaya, la ville la plus proche de Bodhgaya, et j'ai change mon billet de train. Comme il n'y avait pas de place le vendredi matin, je suis finalement partie le samedi. Et ces deux jours supplementaires, je me suis sentie comme accablee par l'atmosphere de la ville. Toute envie de faire des photos m'avait abandonnee, et je me suis levee tard,  j'ai pris le soleil sur la terrasse, j'ai fait de longues sieste. L'hotel ou je logeais, Rahul Guest House, heberge surtout des visiteurs qui sejournent plusieurs semaines ou mois sur place. Mon voisin jouait des tablas pendant des heures, et au rez de chaussee une Japonaise jouait de la flute tout aussi inlassablement. Au deuxieme etage, donnant sur la terrasse, logeait Marliz, une espagnole toujours entouree d'enfants et Anna, une allemande qui suit l'enseignement de sa guruji (le -ji est signe de respect). L'apres midi, les hotes de Rahul Guest House etaient si silencieux que je crois que tout le monde faisait la sieste. Les seuls bruits provenaient de la rue. Ma chambre resonnait de tous les sons environnants : sonnettes de velos, cris des marchands ambulants, trilles d'oiseaux, vaisselle lavee a grands bruits, coups de marteau, aboiements de chiens. La famille qui s'occupait de l'hotel etait composee d'hommes d'ages varies, tres gentils, mais tous tres lents, dans leurs gestes comme dans leurs paroles. Les derniers jours, j'avais acquis le meme rythme qu'eux! Il me semble que la lumiere particuliere, la brume, la presence du fleuve large et lent concourrent a creer cette etrange langueur qui plane sur les habitants. Dans la rue qui longeait l'arriere de l'hotel, juste derriere le Gange, un vieillard s'asseyait tous les jours au meme endroit, adosse au mur sous sa fenetre. D'une immobilite minerale, il semblait faire partie d'une gravure ancienne, patinee par le temps. Je suis partie de Benares la memoire pleine de couleurs, d'impressions, de sensations. Et soulagee de reprendre le cours de mon voyage, avant d'avoir ete completement happee par la torpeur ambiante.

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28 décembre 2006

Noel a Bodhgaya

IMGP5899Je suis arrivee a Bodhgaya le jour de Noel. Cette petite ville qui se developpe a toute vitesse est le plus haut lieu saint des boudhistes. C'est ici, il y a environ 2500 ans, que le prince Siddharta, apres des annees de jeune, s'est assis sous un arbre pour mediter et qu'il a recu son illumination, devenant ainsi Boudha. Le descendant du ficus originel, le Bodhi Tree, etend ses branches au centre d'un grand jardin qui entoure le Temple Mahadevi. Il regne une paix extraordinaire sous cet arbre, et s'il n'y avait une telle foule de pelerins, l'on pourrait y passer des heures a simplement se sentir exister, sans plus penser a rien. Je n'ai jamais ressenti une telle serenite emaner d'un arbre. Mais l'atmosphere est manifestement impregnee des prieres et devotions qui sont realisees ici depuis des siecles. Hindous et boudhistes se cotoient paisiblement autour du temple, et quand resonne l'appel a la priere du muezzin de la mosquee voisine, une impression irrelle s'empare de vous : serait-ce un fragment du paradis? Un lieu ou les religions coexistent avec tolerance et harmonie, voila qui laisse reveur... Si c'est possible ici, pourquoi pas ailleurs?

IMGP5924Chaque annee se tient a Bodhgaya un rassemblement international de boudhistes, le grand Meunlam. La presence du Karmapa, le deuxieme Lama apres le Dalai Lama, attire les boudhistes comme des mouches! Environ 5000 moines et nonnes, et jusqu'a 10 000 pelerins viennent y suivre les enseignements boudhistes dispenses dans les monasteres. De nombreux boudhistes de Hong-Kong, Taiwan et autres satellites de la Chine viennent a Bodhgaya. Pour certains d'entre eux, ce pelerinage est une forme de manifestation politique de leur soutien au peuple tibetain, en exil depuis la prise de pouvoir du geant communiste au Tibet. La majorite des tibetains IMGP6036refugies se trouvent en Inde. Les temples surgissent du sol comme des champignons a Bodhgaya, finances par le Japon, la Thailande, la Birmanie et bien d'autres pays. A la gare de Benares, j'ai rencontre deux Taiwanaises, effrayees et degoutees par l'Inde (sale, pleine de mendiants et ou tout est d'une lenteur remarquable!). Mais elles etaient toutes excitees par l'idee de voir le Karmapa, et sortaient des photos de Lamas de toutes les poches de leurs sacs aux couleurs fluos. On aurait dit des groupies se preparant a assister au concert de leur groupe de rock favori. Les pelerins de Bodghaya sont aussi bien des familles indiennes -pour qui le sens du sacre n'exige pas de solennite particuliere, ils font le tour du temple Mahadevi en bavardant, comme s'ils se promenaient dans la rue- que des asiatiques ou des occidentaux. Je reste une fois de plus perplexe devant le zele que ces derneirs mettent a revetir les couleurs des boudhistes, et a emprunter tous les attributs exterieurs d'une philosophie qui prone le salut individuel et non le suivi aveugle d'une communaute... Tapis de priere sous le bras, chapelets a la main ou enroule au poignet, ils repetent les prieres tibetaines, se prosternent, font le tour du temple (21, 56 ou 108 fois, si ma memoire est bonne) l'air concentre, mais quand on les croise dans la rue, ils ont le visage ferme, excluant tout contact avec le monde qui les entoure. Les asiatiques eux font tout au pas de charge, vite, vite, le visage souvent couvert d'un masque destine a les proteger des miasmes de l'Inde. On dirait les figurants d'un film catastrophe, terrifies par la poussiere, et egares aux abords d'un temple qui celebre un etre libere de toutes ses peurs! Enfin, je ne suis pas boudhiste, peut-etre que ce ne sont la que des contradictions apparentes.

IMGP5932Bodhgaya est une manne pour l'etat du Bihar, pauvre, aride et rural. Ce qui explique que les mendiants et marchands abondent et se pressent autour des temples et des cafes ou les touristes mangent en essayant d'ignorer la presence des enfants ou des vieillards qui tendent la main et supplient a deux pas. La cacophonie des klaxons, la poussiere, et ces sollicitations permanentes finissent par vous vider de votre energie. Dans l'apres-midi, tout le monde, Indiens et etrangers, arbore un visage epuise, et a 16h on a l'impression que la journee a deja beaucoup trop dure.

IMGP5957J'ai eu de la chance en arrivant, j'ai trouve une chambre dans un village un peu en dehors de Bodhgaya, grace a un ami du proprietaire. Une chambre propre, avec un lit, une table couverte d'une nappe fuschia brillante, une vitrine qui abrite plusieurs statues de divinites hindoues, et deux affiches encadrees, accrochees pres du plafond, representant une danseuse a la David Hamilton et Shiva. Une petite fenetre s'ouvre au-dessus du lit et surplombe, comme je le decouvre le lendemain, un terrain vague envahi d'ordures. Bobi Debi, ma logeuse, s'occupe de ses 4 enfants et des 2 enfants de sa soeur decedee. La maison est calme et le mari, qui possede un restaurant a Bodhgaya, n'est jamais la quand je me leve ni quand je rentre en fin d'apres midi. La seule fois ou je l'entends, ce sont ses cris qui rompent la quietude habituelle. Le lendemain de mon arrivee, je fais de la lessive et etends mon linge sur la terrasse, sur des claies de bois qui se croisent sur l'ouverture de la cour interieure. Bobi Debi et les enfants m'observent attentivement. Ils ont deux petits lapins noirs et blancs a qui ils donnent de la paille. J'ai demande s'ils les gardaient comme animaux de compagnie ou pour les manger, et ils m'ont repondu, l'air un peu choque, que c'etaient des animaux de compagnie! Quelle question, on nest pas en Afrique, ou tout ce qui ne parle pas se mange, mais en Inde, ou la plupart des gens sont vegetariens... Un soir je vais chercher des samosas dans une rue proche et la famille qui tient une echppe juste en face de la charette du marchand de samosas m'invite a m'asseoir a l'interieur, pour echapper a la foule compacte de gamins qui m'entourent. Il y a 3 soeurs, qui ont 12, 15 et 19 ans, deux freres, dont l'un est marie, et leur mere, une femme de 35 ans aussi souriante que ses filles. Elle n'a que 3 ans de plus que moi, et tous ces enfants et petits-enfants sont a elle! Les deux filles ainees ont chacune un bebe au sein, le frere a deux enfants... En tout, il y a 10 enfants dans la maison, et au moins 6 adultes. C'est une maison modeste, au sol de terre battue, dont la premiere piece sert d'epicerie. Le rez de chaussee consiste en une petite cour centrale ou l'on fait la cuisine sur un brasero, autour de laquelle s'ouvrent plusieurs petites chambres et greniers. Un escalier mene a la terrasse, ou se trouve la chambre du frere aine, de sa femme et du frere de celle-ci. Ils sont manifestement pauvres mais d'une hospitalite incroyable. Ils me font visiter la maison, m'offent les samosas que je mange, m'offrent un the... Le frere aine (dont j'ai oublie le nom) me montre son album photo. Il designe fierement sa femme en disant "my woman" et me montre sur son avant bras un tatouage portant son nom :Sunita. Si ce n'est pas de l'amour, ca y ressemble bigrement. Leur chambre comporte un grand lite, un autre plus petit face a la porte, une TV devant le lit, et une installation electrique chaotique, avec des prises de guingois dont sortent des fils qui partent dans tous les sens. Leur adorable bebe a un visage rond comme un soleil, et il me fait des sourires a faire fondre. Ils m'invitent a venir manger le lendemain, et j'accepte, un peu genee de leur hospitalite debordante mais ravie de l'occasion.

Le lendemain, le frere n'est pas la, apparemment il a du partir a Bodhgaya car il y a eu un deces dans la famille. Ses soeurs et sa mere m'offrent des chapatis (galettes de pain) fourres de pommes de terre tout juste cuits, un oeuf dur, des samosas, que je mange sous le regard brillant des enfants. Les soeurs chantent des chansons en anglais et hindi, je leur chante un bout de chanson en francais. Je mange par politesse car en fait quelque chose me disait de ne pas trop compter sur le poulet frit dont il etait question la veille et j'ai deja mange en ville. La belle-soeur veut aussi me faire manger dans sa chambre sur la terrasse, et je me sens un peu comme un trophee, faisant les frais des rivalites qui regnent certainement dans cette maisonnee de femmes. J'ai apporte une boite de lait en poudre pour bebe car la veille, le frere m'a montre deux boites vides qui tronaient dans sa chambre en faisant remarquer que ca coutait cher, et j'en ai deduit que sa femme n'avait peut-etre pas de lait. Mais en repartant, apres une heure et demie pendant laquelle j'etais enchantee d'avoir un apercu de la vie d'une famille, alors que je me fais raccompagner par les deux soeurs ainees, l'une d'elle me demande d'un ton plaintif si je ne peux pas lui apporter aussi du lait pour bebe, car son enfant est ne d'une cesarienne et qu'elle a eu de gros problemes de sante. Elle n'a que 15 ans, et elle est mariee depuis 3 ans! Elle me demande pourquoi j'ai donne du lait a sa belle-soeur, qui n'en a pas besoin (effectivement, je l'ai vue allaiter)... Heu.... Eh bien, je croyais avoir compris que... Mais quand je suggere que la belle-soeur lui donne la boite, la petite fait semblant de ne pas comprendre. Bref, je me sens soulagee de rentrer dans ma chambre ou personne ne me derange. Ces jeunes femmes indiennes sont adorables, douces, ravissantes, enjoleuses. Elles m'ont offert des boucles d'oreilles dorees, voulaient me faire essayer un sari... Un peu comme on joue avec une poupee exotique. Seulement il est clair que nous n'avons rien en commun, a part un peu d'anglais, et les rapports sont forcement fausses. Je n'ai pas les moyens d'aider tous ceux qui me le demandent du matin au soir, et quand une famille comme celle-ci se met en quatre pour m'offrir a manger, evidemment j'ai envie de faire un geste, mais cette histoire de lait en poudre a un petit cote deja vu, en Guinee par exemple, ou il est courant de se faire demander du lait en poudre, qui se revend facilement avec un bon profit. Bref, cette experience instructive a un petit cote doux amer. Je me sens vraiment l'occidentale de service. Mais bon, apres tout c'est ce que je suis!
IMGP5927Deux jours plus tot j'ai aussi ete visiter une ecole qui offre des cours gratuits aux enfants defavorises. Le Bihar est un etat ou le taux d'analphabetisme est eleve, comme le nombre d'enfants par foyer. Cette ecole tout juste construite donne des cours a plus de 100 eleves qui ont entre 6 et 14 ans, et heberge une dizaine d'orphelins. Trois salles de classe, une cuisine, des toilettes et salle de bain propre, un dortoir et le bureau du directeur, ou il m'explique que l'ecole fonctionne grace aux donations que recueille l'ONG fondatrice du projet educatif "Siddharta". Je m'etais promis de ne rien donner, mais evidemment je ne pouvais pas repartir sans faire un geste (un petit don de 5 euros) en echange duquel je recois un recu tres officiel. Voila resumme mon sejour a Bodhgaya, j'ajouterai des photos quand je serai dans un cyber qui le permet.

J'oubliais de dire quie j'ai passe ma soiree de Noel avec une Sud-africaine de 53 ans passionnante, avec qui j'ai mange un sandwich et bu une biere bienvenue en refaisant le monde sans voir le temps passer. Nous avons trinque a Noel, ravie de notre rencontre et de ne pas passer la soiree seules. Je rentrais au village, morose et solitaire, quand je l'ai vue assise a une table, fumant une cigarette, et ca m'a donne envie de m'asseoir en face d'elle, pour echapper a cette ambiance de devotion et de sobriete un peu excessive a mon gout. Depuis mon arrivee en Inde, j'ai toujours suivi mon intuition et je dois dire que jusqu'a present il ne m'est jamais rien arrive de facheux (a part les petites mesaventures que vous savez). Cela fait partie des choses qui sont si gratifiantes quand on voyage seule, se dire que l'on peut faire confiance a sa petite voix interieure, et apprendre a l'ecouter...

Je pars tout a l'heure pour Gaya, d'ou je prends un train pour Puri, sur la cote est, vers le sud...

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30 décembre 2006

Bonne annee a vous tous

Depuis le debut de ce voyage et depuis que je poste des messages sur ce blog, de divers petits cyber cafes indiens, vos commentaires me font toujours chaud au coeur. A chaque fois que je vous lis, proches et amis, vous ne pouvez pas savoir a quel point vos mots me donnent envie de continuer a partager mes decouvertes et impressions. Je vous adresse a tous un enorme MERCI pour vos commentaires toujours si enthousiates (je soupconne que votre affection pour moi influence votre jugement!). Ce n'est pas evident de voyager et decrire au fur et a mesure tout ce que l'on voit et ressens, il faut bien effectuer un tri, mais le fait d'ecrire pour etre lue est un formidable moteur. Et puis quand je me sens seule loin de tout et de tous, vous savoir attentifs et interesses par ce voyage me reconforte.

L'annee se termine, et c'est le moment de vous dire que je vous souhaite de passer d'excellentes fetes, de profiter de ces moments pour etre avec ceux que vous aimez, et de conclure 2006 dignement! Je pense a vous tres fort. Et que 2007 vous apporte une abondante recolte de bonheur, de joies, de realisations... Et surtout la paix interieure, si precieuse... Merci encore a vous tous. J'ai de la chance de vous avoir autour de moi! Plein de bisous portes par la brise marine d'une petite ville envahie de vacanciers indiens et etrangers, Puri, ou je vais me reposer un peu et feter le nouvel an, avant de repartir vers le sud.

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07 janvier 2007

Paresse a Puri

IMGP6081Vous vous demandez peut etre si je ne me suis pas perdue a Puri, cette petite ville semee d’hotels et de cocotiers qui regarde l’Ocean Indien. Eh bien non! J’y ai juste fait une petite cure de paresse. Les guides de voyage ont raison a son propos: bien qu’elle possede un temple hindou d’une grande importance pour les pelerins, le charme de Puri consiste surtout a offrir aux voyageurs une retraite paisible ou se ressourcer avant de reprendre la route (ou plus probablement un train) en direction du sud, vers Madras, ou du nord, vers Calcutta ou Benares.

La periode des fetes attire a Puri une foule de vacanciers indiens, appartenant a la classe moyenne aisee et depensiere. La longue plage qui borde la ville est occupee d’un cote par des attractions de fete foraine maritime : maneges clignotants, marchands de glaces et de barbes a papa, photographes ambulants qui immortalisent des familles posant, l’air impassible, sur des chameaux harnaches et decores. Des hotels neufs, aux facades colorees et fleuries se dressent sur le front de mer ou deambulent les vacanciers venus de Calcutta.

IMGP6118A l’autre extremite de la plage, un village de pecheurs etale ses huttes, ses barques et ses filets sur le sable. Entre les deux, une rue parallele a la plage accueille les etrangers dans des hotels plus anciens. C’est dans cette rue, dont le nom a rallonge est familierement reduit a CT road, que j’ai trouve une chambre en arrivant, fourbue, apres 16h d’un eprouvant trajet en train. Le train que j’ai pris a Gaya arrivait de Delhi et mon compartiment etait bonde. Il m’a fallu deloger deux hommes qui dormaient tete beche sur ma couchette, et y caser mon sac a dos et mon deuxieme sac, par manque de place en bas. Mes deux premiers voyages en train, effectues avec les billets achetes a Delhi, n’etaient pas en 3e classe, contrairement a ce que je croyais, mais en 3e categorie de 1ere classe, avec air conditionne. Le prix des billets etait deux fois plus eleve qu’en classe couchette, ou il n’y a ni couvertures ni oreillers, et ou les couchettes sont nettement moins moelleuses. Mes deux derniers trajets en train m’ont donc permis d’apprecier encore plus, retrospectivement, les privileges de la classe AC (air conditionne).

IMGP6102En arrivant a la gare de Puri j’ai rencontre Julia, une anglaise, qui venait terminer a Puri un sejour de 5 mois en Inde. Elle avait reserve un lit dans le dortoir du Z hotel, une ancienne demeure de maharadjah aux murs blancs et boiseries vertes, pourvue de grandes verandas aerees et d’aires communes agreables. C’etait le 29 decembre et il semblait que tout le monde, Indiens et etrangers, avait choisi de passer le 1er de l’an a Puri. J’avais, apres 3 ou 4 appels telephoniques depuis Bodhgaya, reserve une chambre dans un autre hotel, non loin du Z hotel -malheureusement complet. Mais le prix de la chambre, 450 roupies, ne correspondait pas du tout a ce que le receptionniste m’avait laisse espere en me promettant une chambre pour une personne pas chere. Mon sac sur le dos, en sueur et couverte de poussiere, j’ai arpente la rue en me cassant le nez successivement dans tous les hotels, complets ou hors de prix, jusqu’a ce que la proprietaire du Kasi’s Castle me propose une chambre a 350 roupies, avec salle de bain exterieure. A ce stade, mon seul souhait etait de poser mes sacs et de prendre une douche, meme froide, avec un seau et un pot. Ce que j’ai fait, avant de defaire mon sac et de m’affaler sur mon lit a moustiquaire.

IMGP6066Le lendemain, je suis allee a mon premier cours de yoga avec Julia et une poignee d’autres etrangers, la plupart debutants, qui allaient vite devenir des visages familiers puis des amis de passage. Les cours de yoga ont lieu tous les apres midi a 16h, sur la terrasse du plus vieil hotel de CT road, le Bayview hotel. Un batiment de plain pied aux allures de fortin, flanque de deux tourelles, a la facade ocre ecaillee sur laquelle grimpe un bougainvillee aux fleurs corail. Les cours sont dispenses par un yogi d’une souplesse remarquable, a l’accent chantant. Les etirements et exercices respiratoires sont excellents, mais certaines postures sont vraiment difficiles a realiser et mettent en evidence la raideur desesperante de nos muscles. Plies en deux, nous essayons vainement de toucher le sol avec les coudes, et les genoux avec le front, tout en maintenant les jambes allongees au sol. Pendant que nous suons, suffoques par la tension dans les jambes et le dos, il chantonne „ So, now, trrry to concentrrrate on the parrrts of yourrr body that you exerrrcise, and deeply brrreath in, then deeply brrreath out“. Visage rouge, nous pouvons a peine laisser entrer un filet d’air dans nos poumons, mais il persiste „This is veeerrry easy. Don’t hold yourrr breath! You just brrreath norrrmally“. Le moment que je prefere, c’est, entre les exercices les plus penibles, quand il dit „ So, now, lay down and completely rrreeelax yourrr body“. Pendant le cours, le soleil descend lentement derriere la coupole blanche d’un temple proche, jusqu’a disparaitre a l’horizon. Le ciel prend des tons mauves, les corbeaux croassent, de la rue montent les sons habituels de la circulation, klaxons, sonnettes de velos, moteurs de voitures et de motos. Ces moments sur la terrasse au crepuscule ont un charme poignant. Du temple nous parvient une musique nasillarde et joyeuse. Un soir, apres le cours, notre professeur nous offre des fleurs et un gateau pour celebrer le nouvel an. L’un des eleves sort son violon et nous joue quelques ragas. La pleine lune argentee flotte au-dessus du toit dans un ciel transparent. Nous sirotons un chai, silencieux, souriants, absorbes par la plenitude du moment.

Ces cours de yoga quotidiens sont aussi appreciables pour leurs bienfaits physiques et psychiques que pour la routine reconfortante qu’ils creent. On voyage pour se confronter a l’inconnu, pour decouvrir des paysages, des gens, des situations, et on se rend compte que des que l’occasion se presente, on se plonge avec reconnaissance dans de petites habitudes qui offrent le sentiment de faire partie, temporairement, d’un univers etranger.

Apres un mois de voyage en Inde, je realise en arrivant a Puri que je ressens une profonde fatigue. Toutes ces sensations, ces etonnements, ces bouleversements permanents, m’ont videe de mon energie. Pendant plusieurs jours, je me satisfais pleinement de ne rien faire. J’aspire juste a me reposer, et me contente d’aller au cours de yoga, et de rendre visite aux hotes cosmopolites du Z hotel quand j’ai envie de compagnie. Mes deplacements se limitent a ces 300 m le long de Ct road, ou se trouve tout ce dont j’ai besoin, cyber cafes, petits restaurants (le restaurant Peace est mon favori) et epiceries ou acheter eau minerale et papier toilette. Pour la soiree du nouvel an, je me suis jointe a la soiree organisee au Z hotel – buffet varie et delicieux, punch a volonte, musique et feu de camp dans le jardin, autour duquel un bel echantillon de nationalites se trouve rassemble. Espagnoles, Italiens, Suedois, Anglais, Allemands, Norvegiens, Sloveniens...

une fois le 1er de l'an passe, la ville se vide rapidemment. Les conducteurs de cycle rickshaws font desormais le pied de grue aux portes des hotels. Le prix de ma chambre passe a 150 roupies, puis a 100. Le long de CT road, on croise les memes visages de touristes, assis dans l’un des 3 cyber cafes, ou a la terrasse de la boulangerie, ou sortant d’un bureau de change. Une atmosphere de village regne sur cette petite enclave touristique. CT road, ce sont aussi les jeunes femmes a velo vetues de couleurs acidulees, les vaches blanches a bosses, les jeunes play boy qui deambulent, les mains dans les poches, les familles entassees dans les risckshaws, les motos petaradantes, les vendeurs de fruits, les vieilles ambassadors blanches aux formes rebondies qui croisent les voitures Tata dernier cri, les chiens errants. Les proprietaires des boutiques et restaurants vous disent bonjour, les vendeurs de chai et de samosas vous connaissent. Ils arrosent la route tous les apres midi pour rabattre la poussiere momentanement.

IMGP6124Au bout de 3 jours de repos total, je rassemble l’energie necessaire pour me lever tot et aller faire des photos du village de pecheurs. Quelques jours plus tard, je pars en excursion avec Karsten, un photographe allemand. Nous louons une petite moto et allons voir le fameux Sun Temple, a Konark, a 40 km de Puri. Un temple dedie au dieu soleil, monumental et tres beau. Des banians sont plantes tout autour des jardins.

Karsten a 44 ans, il est photographe depuis 15 ans. Il a couvert une multitude de IMGP6150sujets dans le monde entier, des prostituees seropositives au Burkina Faso aux stars du cinema bollywoodien. Aujourd’hui il a de plus en plus de mal a supporter les aspects commerciaux de son metier. Avant de venir passer ces 3 semaines en Inde, ou il est deja venu 6 fois, il a envisage de changer d’activite. Le lendemain de la balade au Sun Temple, alors qu’il etait dans l’eau au bord de la plage et s’appretait a monter dans une barque pour faire des photos de la peche en mer, son appareil photo en bandouliere, un enfant s’est approche de lui, son appareil a glisse et au meme moment une vague l’a recouvert. Ce concours de circonstances, l’enfant, la vague, a suffit pour noyer le moteur de son Nikon D2X, une bete de course a 5000 €... il m’a dit qu’il ne pouvait s’empecher de voir un lien entre son desir de changer de travail et cet affreux incident.

Au cours de yoga, j’ai rencontre un couple passionnant. Rebecca, une illustratrice anglaise, et Saramendra, un Indien de l’Orissa implique dans des mouvements de protestation contre les projets d’exploitation miniere dans la region. Il a tourne un documentaire sur les villageois qui se sont rassembles en groupements d’activistes pour lutter contre les compagnies minieres en bloquant les routes. Les projets de production d’alumium de ces compagnies etrangeres auront pour consequence la destruction d’ecosystemes qui abritent une biodiversite endemique, dont dependent des millions d’habitants. Ces villageois, illetres dans leur grande majorite, ont une conscience remarquable de la richesse de leur environnement et de leur mode de vie traditionnel. Ils refusent d’etre deplaces, de perdre leurs terres et leurs moyens de subsistance au nom d’un developpement a court terme. Ils resistent, malgre les emprisonnements et les morts causees par la police. Les medias indiens presentent ces villageois comme des „naxalites“, des communistes extremistes et fanatiques, des terroristes, en somme, opposes au progres. Une facon de les tourner en derision, de leur denier le droit a la parole. Les activistes se sont adresses maintes fois aux politiciens, qui font la sourde oreille a leurs revendications. Dans les zones rurales industrialisees, ou les miniers interviennent deja, les rejets de dechets acides empoisonnent les lacs et les sources, les nappes phreatiques se tarissent. La pollution condamne aussi bien le betail que les plantes, et empeche les villageois de suivre le cycle de rotation de culture des terres. Le documentaire est intitule „Earth Worm“ (ver de terre) car c’est ainsi que ces villageois de l’Orissa se definissent. Ils vivent de la terre et la font vivre, comme des vers de terre. Leur combat, aussi inegal soit-il, est une belle lecon de resistance au pouvoir des mutinationales avides. Ils ont conscience de la valeur de leurs ressources naturelles, et ne sont pas dupes des promesses faites par les miniers (Grande Bretagne, USA, Canada et Japon). Cette lutte obstinee des villageois est touchante et admirable. Et Saramendra, comme je m’en rends compte au fur et a mesure des discussions que nous avons, est l’un des leaders des mouvements de contestation politique et environnementale, non seulement dans le region, mais dans son pays et au-dela des frontieres, car la projection de son film en Norvege a entraine le retrait d’une compagnie miniere norvegienne du projet minier en Orissa. Son souhait d’eveiller les consciences et de renforcer l’unite des mouvements alternatifs anti-mondialistes se realise pas a pas.

IMGP6096Cela fait plus d’une semaine que je suis a Puri, ou je me sens desormais presque comme chez moi! Le spectacle de CT road m’est devenu familier, mais il continue a me plaire, tellememt vivant, tellement changeant et identique a la fois. Et puis je suis allee dans le reste de la ville aussi... Et je me suis rempli les yeux des couleurs du soleil couchant sur la plage, des femmes en saris sur fond de vague, des palmiers agitant leurs palmes poussiereuses dans la brise marine.

J’ai bien recharge mes batteries, et je me sens prete a repartir. Je prends le train mardi pour Madras, d’ou je compte aller a Mamalipuram, puis a Pondichery.

ps : J'ai rajoute des photos dans le message sur Bodhgaya.

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13 janvier 2007

Lac Chilika

IMGP6277A une quarantaine de km de Puri, s'etend le plus grand lac indien, le Chilika, qui couvre plus de 1000 km carres. Il s'ouvre sur la baie du Bengale, formant ainsi un immense lagon d'eau saumatre. J'y suis allee avec Samarendra, Rebecca, et leur ami Felix. Ce dernier, anthropologue et violoniste, ecrit un livre avec Samarendra sur la lutte des tribus de l'Orissa contre les projets miniers. Il se trouve aussi etre l'arriere arriere petit-fils de Charles Darwin... Le monde est decidement plein de surprises et de rencontres extraordinaires! Ils avaient loue une voiture avec chauffeur pour faire l'excursion et m'ont propose de les accompagner. Des que l'on quitte Puri le paysage devient verdoyant, seme de pieces d'eau ou fleurissent des lotus roses et des nenuphars blancs ou mauves pale. Des cocotiers s'inclinent au-dessus des marais, ou des herons blancs immobiles posent en sentinelles. Au fur et a mesure que nous nous enfoncons dans les terres, les oiseaux se font de plus en plus nombreux. Des martins pecheurs turquoise et bleu petrole sont perches sur les fils electriques, d'ou s'envolent de grosses perruches vertes et jaunes. L'air est d'une purete exceptionnelle. La lumiere transparente cisele les contours des silhouettes d'hommes et de femmes penches sur les rizieres inondees ou ils repiquent des pousses de riz. Le vert des rizieres est unique, eclatant, vif et frais comme s'il venait d'etre invente par un peintre audacieux.

Le lac Chilika est un paradis pour les ornithologues, car c'est un refuge pour les oiseaux migrateurs, venus d'aussi loin que la Siberie. Nous louons un bateau pour faire un tour sur le lac, jusqu'a l'ouverture sur l'Ocean. Des dauphins s'ebattent dans l'eau, a quelques metres de nous. Le spectacle est merveilleux. L'eau etincelante au soleil, le vent frais, le clapotis des vaguelettes sur la coque du bateau... Nous avons des yeux d'enfants emerveilles, conscients de vivre des moments privilegies. Des oiseaux survolent le lac, solitaires ou en groupes, au ras de l'eau ou haut dans le ciel.

IMGP6329Au bout de deux heures de navigation nous accostons sur une large langue de sable, ou quelques cafes etalent leurs chaises de plastique, incongrues comme le carton plante au milieu du sable qui porte l'inscription "urinoir - dames- 2 roupies" ! Des touristes indiens arpentent les lieux, boivent du the et de l'eau de coco, se prennent en photo sur fond de dunes. Les vagues de l'Ocean Indien agitent le lac, sur lequel nous repartons apres avoir bu un the. Felix sort son violon et joue quelques morceaux, pendant que le bateau derive mollement, moteur coupe. Samarendra et Rebecca, qui ne se sont pas vus depuis plusieurs mois, irradient de bonheur et d'amour. Leur ami, qui est timide, tourmente et sensible, est aussi intensement present. Je partage cette sphere d'amitie en ressentant une profonde gratitude pour la vie qui offre de tels souvenirs. IMGP6364

Pendant que nous regagnons l'embarcadere le soleil descend lentement vers l'horizon, se transforme en un globe orange et disparait d'un coup dans une brume mauve. La route du retour, de nuit, est etrange comme un film de David Lynch, avec des vaches blanches qui se materialisent dans le faisceau des phares, plantees ou allongees au milieu de l'asphalte, indifferentes aux chiens, aux humains, aux voitures.

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Raghurajpur - village d'artistes

IMGP6453Mon dernier jour a Puri... Je vais visiter le village de Raghajpur, a une dizaine de km de Puri. Deux rues paralleles, dont chaque maison arbore une facade peinte de motifs fins et precis. Les villageois fabriquent aussi de petits objets de papier mache aux couleurs vives. (voir l'album photo Raghurajpur) Les cases de terre battue qui bordent la route menant au village, les epiceries, les enfants qui jouent sous les palmiers, pourraient se trouver en Afrique... Meme materiaux, memes constructions, memes couleurs, memes vegetation, meme rythme de vie lent mais determine.

Apres ces deux dernieres promenades aux alentours de Puri, un long voyage vers le sud m'attend, en direction de Madras...

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16 janvier 2007

Mahabalipuram/Mamallapuram

IMGP6548Le trajet de Puri a Mahabalipuram s'est deroule en etapes successives, que je souhaite vous decrire pour que vous compreniez ce que represente un deplacement d'une ville a une autre, sur la grande carte de l'Inde. Premiere etape, un cycle rickshaw (ce qui implique naturellement des negociations, et comme toujours, une fois arrives, le prix ne convient plus au chauffeur qui secoue la main d'un air fort mecontent alors que je lui donne la somme convenue au depart...) de mon hotel jusqu'a la gare routiere de Puri, ou je prends un bus jusqu'a Bubaneshwar, a 1h30 de route. Le chauffeur ecoute de la musique de film hindou a plein volume, parle au telephone, bavarde avec le passager le plus proche de lui, entasse sur son tableau de bord des offrandes de fleurs qu'il recupere, par la fenetre, a plusieurs reprises, et accessoirement, conduit a toute vitesse, zigzagant entre les vaches, les velos, les rickshaws et les pietons, qu'un accolyte se charge de prevenir de l'arrivee de notre bolide en tapant de grands coups du plat de la main sur la paroi du bus et en criant. A Bubaneshwar, un train, ponctuel, qui part a 21h45 et arrive a Madras le lendemain a 18h30. Il a pris 3h de retard au fil du trajet. J'ai dormi presque toute la journee, allongee de tout mon long (cette fois mon sac etait case sous la banquette) sur ma couchette en hauteur, mollement bercee par le roulement du train. Malgre toutes les siestes que j'ai faites, je suis fatiguee en arrivant a Chennai (le nouveau nom de Madras). Une fine pluie tiede tombe sur les faubourgs delabres de la ville, que nous traversons au ralenti pendant pres d'une heure. Le quai de la gare ou le train s'immobilise enfin est interminable et envahi d'une foule de voyageurs. De gros ballots empaquetes de tissus epais s'entassent sur le quai et laissent echapper des effluves d'epices intenses et entetantes. Madras est un nom qui chante, qui evoque une histoire riche et chamarree, celle de la route des epices et de la soie. Chennai est bien moins poetique. C'est le nom de l'une des plus grandes villes indiennes, une metropole surpeuplee et etranglee par la pollution. Je partage un rickshaw avec un etudiant nepalais jusqu'a la station de bus. Comme il me le repete, l'Inde compte plus d'un milliard d'habitants, un sixieme de la population mondiale. La circulation est infernale, suffoquante. De Chennai, je n'aurai vu que la gare, immense, grouillante, etouffee par une chaleur humide, et les embouteillages. Apres pres de 45 minutes j'arrive a la station de bus. Il me faut encore identifier le bon, ce qui implique de trouver quelqu'un prenant le meme bus que moi - une jeune femme enveloppe d'un sari rose, une grappe de fleurs blanches fixee dans sa longue tresse noire, va aussi a Mahabalipuram et m'indique le bus quand il arrive. Vite, vite, il faut se depecher de monter dedans, en escaladant le marche pied tout en poussant devant moi mon gros sac, car les chauffeurs de bus indiens ont une curieuse aversion pour le point mort et preferent ralentir plutot que s'arreter completement. Et la, enfin, le plus dur est fait... Je peux m'asseoir, et simplement attendre que le bus atteigne sa destination.

Mahabalipuram est le terminus. Il fait nuit noire et il n'y a plus que le controleur, la jeune femme en rose et moi dans le bus. Il est 22h30 et le village est presque desert. Je deniche une chambre a 150 roupies en suivant les indications du Lonely Planet, au Tina Blue View Hotel - j'ignore ou ils ont vu un "amical proprietaire" dans cet hotel, celui auquel j'ai affaire est carrement antipathique. Mais peu importe. Apres ce voyage, la seule chose qui m'importe, c'est une douche et un repas avant d'aller dormir. Le lendemain, je decouvre la plage de Mamalapuram (oui, parmi toutes les choses surprenantes en Inde, il y a les villes aux noms multiples). C'est le Tamil Nadu, region aux noms a rallonge dont la langue est toute en roulements de r et de l... La plage s'etale sous un grand soleil et un ciel noir, avec ses barques de peche et ses filets en tas verts ou bleus. Des restaurants aux noms tres "seventies" bordent la plage, le Santana Beach restaurant, le Luna Magica, le Yogi restaurant... Les touristes y prennent le petit dejeuner, pendant que des mendiants psalmodient leurs requetes et essayent d'attirer leur attention. Je trouve Karsten, le photographe allemand, a une terrasse. Il me dit qu'il a finalement realise, grace a la perte de son appareil photo, qu'il ne se voyait pas arreter son metier...

Mahabalipuram est celebre pour ses sculptures sur pierre. Plusieurs temples eparpilles autour de la petite ville permettent d'observer de fines et belles sculptures de l'architecture Palava, qui remontent au 7e et 8e siecles. Partout dans la ville, des ateliers exposent des statues de dieux hindous, pendant que les sculpteurs travaillent, dans la poussiere et le bruit des outils manuels et electriques. Un soir, je partage ma table a la terrasse d'un restaurant francais, avec Myriam, une francaise qui vient en Inde du sud pour la quatrieme fois, et un anglais, Simon, qui exporte dans son pays des bijoux, des souvenirs, et des sculptures. C'est un blond aux tempes blanches de 42 ans, qui est venu en Inde pour la premiere fois il y a vingt ans et qui depuis n'a pas passe plus de trois hivers en Angleterre. Les cheveux en bataille, la chemise blanche pas tres nette apres une journee a faire la tournee des differents ateliers ou il fait realiser des sculptures, Simon a quelque chose de Paul Bowles dans son attitude de voyageur aguerri, cultive et excentrique. Un nomade businessman. Cette annee il a fait de bonnes affaires et commence a vendre ses propres oeuvres, car il sculpte aussi. Il a loue un deux-pieces en haut d'une maison, et plaisante en disant que s'il n'a pas de maison quand il rentre en Angleterre, ici il a un penthouse face a la plage de Mamallapuram pour 35 euros par semaine.

Sur la plage, de tous petits crabes se cachent au fond de leur trou a l'ombre des barques. Le sable expose les rebus des hommes et de l'ocean : poissons morts, noix de coco encore dans leur gangue verte, gobelets de plastique, paquets de cigarettes. Des vaches fouillent les ordures, tres a l'aise. Les enfants aux cheveux en bataille, noirs et mats comme de la laine, le regard percant, jouent et quemandent du chocolat aux passants. Mamallapuram a ete touchee par le tsunami, et la plupart des barques de pecheurs portent des inscriprions comme "Caritas" ou "Catholic Church" qui rappellent le desastre. Au bord de l'eau, un garcon chasse les crabes au lance-pierre. Toute la journee, des vendeuses de pareos arpentent la plage, deployant leurs cotonnades dans le vent en essayant de convaincre les touristes qu'ils ont vraiment envie d'en acheter et qu'ils vont faire une affaire. Quand on depasse les barques de peche, la plage est plus propre, et l'on peut se baigner. La presence de nombreux touristes permet de se mettre en maillot de bain. Car si les Indiens se baignent en maillot, les Indiennes elles se contentent de marcher dans l'eau toute habillees. Prendre le soleil, allongee sur le sable, apres avoir nage dans les vagues de l'Ocean Indien... Ca fait un bien fou. Je me sens en vacances, heureuse d'etre la. En fin d'apres midi, dans une lumiere ambree, les pecherus assi dans le sable arrangent leurs filets. Les saris des femmes qui marchent dans l'eau se detachent sur l'ecume des vagues, en petites taches eclatantes. La lumiere est vraiment unique.

Ma chambre a Mamallapuram est la plus petite de celles que j'ai occupees jusqu'a present. A peine plus large que le lit, elle doit faire 2 m sur 3. Ses murs sont bleus, ecailles par l'humidite. Des geckos sont postes en sentinelle pres du plafond. Pendant la journee, les sons qui me parviennent du dehors sont des cris d'enfants et des voix d'adultes dans une langue incomprehensible. Des chiens qui aboient, des oiseaux... Je pourrais etre n'importe ou sous les tropiques. L'impression d'etrangete est la meme, la chaleur aussi. La nuit, avec le ventilateur qui tourne au-dessu de la moustiquaire, j'ecoute le crissement des criquets et les corbeaux qui croassent inlassablement . Le vent marin souleve le son des vagues jusqu'a ma fenetre. Cette chambre minuscule est comme un coquillage ou resonnent les rumeurs nocturnes. Une sorte de couvre feu regne sur le village touristique, et quand les restaurants ont eteint leurs lumieres et ferme leurs portes, que les etrangers sont rentres dans leurs hotels, les rues sont livrees aux mendiants qui dorment par terre et aux chiens errants. Des chiens jaunes peles a l'air torve, qui grognent, babines retrousses et echine dressee.

Mamallapuram, c'est une petite ville indienne jouxtee d'un village de pecheurs et de touristes. Une plage bordee de temples, des boutiques de vetements, de bijoux, et bien sur d'ateliers de sculpture. Il plane sur le tout une atmosphere detendue, aimable et comme hors du temps. On pourrait rester ici, se mettre a la sculpture, etre peu a peu recouvert de poussiere et tout delave par le soleil, comme les parasols de la plage, et voir les annees s'envoler sans un bruit. Ou bien, se faire des dreads locks et porter des cotonnades blanches, comme cet etrange occidental, bronze comme un bois patine, qui porte moustache et lunettes noires, et arpente la plage jour apres jour, drape dans son allure de yogi improbable.

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