IMGP6890Deux jours apres ma premiere excursion, je retourne a Auroville en bus, et loue un velo une fois arrivee a Auroville Beach. Circuler sur les petites routes ombragees est toujours aussi agreable. Je m'arrette a une petite librairie qui propose des livres de Sri Aurobindo, la Mere et autres figure sspirituelles, et discute un moment avec le proprietaire, un jeune homme originaire de l'Orissa. Il a fait partie de la communaute d'Auroville pendant plusieurs annees, mais la realite n'etait pas a la hauteur de ses attentes et il a ete decu. Decu par l'ambiance de travail, tout a fait ordinaire et terre a terre -il a travaille a Auroville en tant que serveur, commercial et porofesseur de maths... Decu par l'importance de l'argent dans le systeme, decu par la politique dans les prises de decisions. Il pense desormais qu'il n'est pas possible de fonder une grande communaute sur des bases spirituelles. Il a donc prefere quitter Auroville et ouvrir sa librairie, car il pense qu'un livre peut changer le cours d'une vie... Il raconte que la Mere avait une vision tres precise de ce qu'elle voulait creer. Elle voyait une ville de 50 000 habitants, avec un areoport international, et pensait qu'en l'an 2000 les Jeux Olympiques se derouleraient a Auroville. Apres sa mort, l'esprit des lieux s'est delite. Le libraire m'explique que les differents aspects d'Auroville sont geres par de petits groupes. Si le Matrimandir n'est toujours pas fini, c'est parce que les membres du groupe responsable ne parviennent pas a se mettre d'accord sur son amenagement...

Cette fois-ci, le centre des visiteurs est ouvert. Je peux donc regarder une video qui presente de facon tres esthetique et tres inspirante le reve de la Mere. Elle voulait fonder une cite basee sur l'unite humaine, sur l'emulation et la quete du progres collectif, Le projet qu'elle a lance, a la fin des annees 1960, etait celui d'une ville ideale, un laboratoire experimental ou chaque individu pourrait s'epanouir en l'absence de toute contrainte materielle, dans un environnement propice a l'harmonie, en constante recherche d'amelioration. Mais le film depeint une vision plus qu'une realite. Les realisations concretes d'Auroville ont eu lieu au tout debut de sa creation. Apres l'inauguration en 1968, lorsque de la terre venant de presque tous les pays du monde a ete versee dans une urne en forme de lotus et que la Mere a lu sa charte fondatrice. Les premieres installations ont ete rapidemment construites, dans des conditions rudes : pas d'eau ni d'electricite, et une chaleur torride sur le plateau desertique. Les premiers pionniers, portes par l'energie federatrice de la Mere, ont donc commence a concretiser son reve. Les personnes interviewees dans la video evoquent toutes la puissance de la Mere, son charisme, sa capacite a communiquer aux autres l'envie de participer a une experience collective totalement unique. "Quand elle parlait de son projet, on avait envie del'accompagnber, de faire partie de l'aventure" se souvient un aurovillien qui l'a cotoyee.

Mais depuis les progres se sont ralentis. Cependant Auroville utilise des energies renouvelables, l'agriculture biologique, a mis en place un reseau d'eau "energisee". Et de nombreux produits sortent de ses unites artisanales : savons, encens, vetements, fromages (un choix impressionant de delicieux fromages), pain, livres et cartes postales... Le tout de bonne qualite et vendu a des prix assez eleves. L'aspect commercial d'Auroville, qui avait pour ambition d'etre independante et auto-suffisante, est florissant. Les villages qui se trouvent dans la zone d'Auroville beneficient aussi de la ville, apparemment. Les villageois travaillent dans les unites de production, des ecoles ont ete crees afin de leur fournir une meilleure education... Le passage des touristes fait egalement vivre les petits commerces locaux. A Pondicherry, un papetier a qui j'achete un crayon et une gomme, et avec qui je bavarde un moment, me dit "Le niveau de vie des habitants autour d'Auroville s'est ameliore depuis que la ville existe. Auroville a eu des effets positifs sur l'environnement et pour les villageois."

A ce stade, une question se pose a moi. Mais qui est donc la Mere? Une abondante litterature lui est consacree et satisfait ma curiosite. Elle est nee a Paris en 1878, sous le nom de Mirra Alfassa. Son pere etait Turc et sa metre Egyptienne. Deux pays qui se trouvent a la jonction entre l'Orient et l'Occident, comme le souligne sa biographie, qui ajoute qu'elle a incarne de facon remarquable cette union entre les deux axes opposes. Des l'age de 5 ans, la fillette pratique la meditation et se sent investie d'une mission... Sur une photo ou Mirra a 8 ans, elle pose, tres droite, le visage extremement serieux, empreint d'une intensite surprenante. De ses yeux noirs, elle vous vrille d'un regard sans fond. Une etrange petite fille, qui a deja une presence hors du commun. A travers l'occultisme, les experiences psychiques et spirituelles, elle developpe des capacites partciulieres. L'existence de Dieu lui est revelee ainsi que la possibilite pour l'homme de parvenir a une union avec le divin en le manifestant dans sa propre vie grace a une discipline spirituelle. Elle fonde differents groupes d'etudes spirituelles. Dans l'un d'eux, intitule "Cosmique", on retrouve Alexandra David-Neel, la tibetologue. L'objectif que Mirra se fixe a cette epoque, est la realistation progressive d'une harmonie universelle. En parallele, Mirra Alfassa evolue pendant 10 ans dans le milieu artistique parisien de l'epoque, parmi les impresionnistes, et epouse en premieres noces un peintre de l'ecole de Gustave Moreau.

Sri Aurobindo, quant a lui, est un pillier de la culture indienne. Poete, politicien dans ses jeunes annees, philosophe et yogi, Sri Aurobindo a developpe une nouvelle forme de spiritualite "pratique", le Yoga integral, dont le but est de faire decouvrir l'unite en tout et d'evoluer vers une conscience plus elevee que le mental, vers une "supermind". Quand Mirra rencontre Sri Aurobindo a Pondicherry en 1914, elle reconnait en lui un etre superieur, qui lui est deja apparu au cours de ses meditations. De fait, ils poursuivent tous les deux la meme quete, et travaillent a une perpetuelle elevation de la conscience humaine, en vue de manifester le divin sur terre. Six ans plus tard, elle revient en Inde, d'ou elle ne partira plus. Desormais compagne spirituelle de Sri Aurobindo, elle fonde avec lui un ashram qui attire aujourd'hui encore a Pondicherry un nombre impressionnant de fideles. Aurobindo est mort longtemps avant que la Mere mette sur pied le projet Auroville. Elle est decedee a 95 ans, intense et inspiree jusuq'a la fin.Aujourd'hui, tout Pondicherry venere ces deux etres hors du commun, comme des dieux vivants. Leurs portraits sont accroches dans les hotels, les magasins, les restaurants, a la gare... Dans l'epicerie ou j'achete de l'eau minerale tous les jours, un grand calendrier presente une photo en noir et blanc de la Mere, juste derriere le comptoir. La proprietaire est une petite dame au visage rond, comme la plupart des femmes que l'on croise ici, avec de grandes lunettes. Derriere les verres, elle a un regard penetrant. Son sourire est leger, mais expressif. Menju est venue a Pondicherry avec son mari il y a 30 ans, pour voir l'ashram, et elle n'a plus jamais voulu repartir. "J'ai senti que c'etait un endroit ou je voulais vivre". Elle lance un coup d'oeil en direction de son mari, qui est completement dissimule derriere le comptoir "Je l'ai convaincu de rester" explique-t-elle avec un eclat de malice dans le regard. "Je voulais rester pour travailler dans l'ashram, pour y etudier." Elle parle a voix basse, et je dois tendre l'oreille pour comprendre son anglais precis mais roulant comme des galets dans une riviere. "La Mere, c'est une divinite. Sri Aurobindo, lui, nous a laisse des textes et un enseignement eleves." Elle se penche sous le comptoir et extrait d'une etager un sachet de plastique qui protege des livres relies en cuir pourpre. Les dorures son tusees, et les pages abondamment annotees. Ce sont des recueils de poemes et de textes d'Aurobindo. Menju me regarde, le visage illumine par la foi. Plus que les mots, son attitude toute entiere fait echo a son respect, sa gratitude pour les deux personnages qu'elle evoque. Elle penche la tete sur le cote et ses yeux transmettent quelque chose qui est d'une nature lumineuse et pure. Elle me demande si je suis deja allee a l'Ashram. Elle-meme y va tous les jours pour travailler et mediter. "Aurobindo et la Mere voulaient l'unite de l'humanite -une ere nouvelle. Et pas seulement en Inde, mais dans le monde entier" explique-t-elle en tapotant la couverture du recueil de poemes. "On dit que la nature rassemble les hommes, qui sont tellement divises aujourd'hui. Eh bien, voyez le tsunami: il a rassemble les peuples, a travers tous les dons qui  ont ete faits. La nature a vraiment le pouvoir de rassembler les hommes" conclue-t-elle.

Baignee de l'atmosphere mystique qui regne dans l'epicerie de Menju et son discret mari, je me rends a l'ashram dans l'apres-midi. Des que l'on passe la porte, on penetre dans un jardin de rocailles, et de dalhias en pots. Des dizaines de fleursqui offrent leur tete ronde au soleil. Dans la cour, sous un venerable flamboyant, se trouve le tombeau dans lequel reposent la Mere et Aurobindo. Il est couvert de fleurs qui dessinent des motifs colores. Venere comme un autel, le tombeau de marbre recoit les devotions des visiteurs. Agenouilles devant le monument, ils posent le front sur le rebord de pierre, touchent les fleurs du bout des doigts, en prelevent parfois pour les emporter ou les manger. Je m'assois par terre parmi les gens qui font face au tombeau. L'atmosphere est chargee d'un eenergie palpable, qui me rappelle la paix et la serenite qui planent sous le Bodhi Tree a Bodhgaya. Les deux etres qui reposent la ont sans doute rayonne avec une telle intensite qu'ils ont impregmes les lieux. Je me sens en paix, l'esprit tire vers le haut. C'est tellement puissant, que mon mental se demande s'il est bien temoin de ce qu'il percoit. Je reste assise la peut-etre une heure, puis je me sens prete a ressortir de la cour, comme si j'avais absorbe suffisamment de calme et d'energie pour cette fois. Je suis retournee tous les jours a l'ashram de Sri Aurobindo jusqu'a mon depart de Pondicherry. Simplement m'asseoir pres de l'arbre et du tombeau, contempler les fleurs, fermer les yeux et me laisser envahir par la lumiere des lieux.