IMGP7408En Inde on a souvent l'impression d'evoluer dans un autre espace-temps, mais a Hampi encore plus qu'ailleurs. Cette toute petite ville, posee au bord d'une riviere qui serpente au coeur d'un paysage extraordinaire, offre au regard des dizaines de temples plus ou moins en ruines, niches au milieu de gigantesques eboulis de roches. On ne peut s'empecher de penser a un geant qui aurait joue avec des cailloux avant de les eparpiller aux quatre coins de son territoire... Temoins de tres lointains bouleversements geologiques, ces enormes blocs de quartz, parfois poses en equilibre improbable, donnent aux lieux une atmosphere fantastique. Hampi en elle-meme est surtout composee de restaurants, de boutiques pour touristes et d'hotels. Les habitants ont reinvesti ce vieux centre sacre, au milieu des temples, pour tirer profit de l'afflux des touristes. Dans la rue principale, qui mene droit au temple le plus imposant (une tour pyramidale blanche, typique de l'architecture dravidienne) on passe devant de vieux temples reconvertis en habitations ou en ecole : une foule d'ecoliers en uniformes se precipitent entre les colonnes d'un monument qui evoque les temples romains... Et l'antique mele au moderne procure un curieux sentiment, de temps suspendu en plein vol. Tous ces temples dissemines au milieu des rochers ont quelque chose d'emouvant, ces ruines rappellent la gloire passee d'anciens empires, mill fois plus ephemeres que les pierres...

Il y a plus de 500 ans, de puissantes dynasties ont regne sur ces terres, construisant des forts et des temples, menant une vie somptueuse. Le plus celebre des rois de la dynastie Tulu, Krishnadevaraya, est considere comme un roi modele. Monte sur le trone en 1509, il a regne sur un royaume qu'il n'a eu de cesse de faire fructifier, ameliorant l'agriculture et le commerce, s'enquerant des doleances de ses sujets pour y remerdier... Tolerant, il soutenait differentes religions, et ses sujets vivaient en paix, toutes castes et communautes confondues. Instruit et cultive, il a soutenu et finance les arts et la religion, et les fastes de la cour semblent avoir ete particulierement grandioses : parades nocturnes de torches, processions en chariots, defiles de chevaux, d'elephants... Sous le regne de Krishnadevaraya, on rapporte que les femmes maitrisaient le tir a l'arc, la lutte, l'astrologie, la musique et la dance. Elles travaillaient aussi comme garde-corps, juges et gardiennes.

De cette lointaine epoque, demeurent les temples, eparpilles tout autour du centre de Hampi, dans un rayon de plusieurs km. Je n'ai jamais vu un paysage aussi etrange! La pierre, l'eau, la vegetation se melent pour former un tableau fascinant. Sur la rive nord de la riviere, que l'on traverse en bateau, quelques hotels et restaurants bordent la rive, et derriere, des rizieres inondees etalent leur tapis vert tendre, visitees par les oiseaux (les eternels corbeaux gris et noirs, mais aussi de gracieux herons blancs, de petits oiseaux noirs et blancs, de sublimes martins pecheurs dont l'interieur des ailes est d'un bleu irreel, plus bleu que bleu!). De grosse libellules de bronze survolent les ruisseaux qui irriguent les rizieres. Des fleurs sauvages escaladent les bas cotes. Et sur fond de rochers beige-roses, des palmiers agitent doucement leurs franges vertes, donnant au paysage un aspect d'oasis au milieu du desert. La nuit a Hampi appartient aux insectes et aux batraciens. Dans l'air tiede la rumeur des grenouilles, des grillons, des criquets, croit et decroit, monte de la riviere et des rizieres et emplit le ciel pique d'etoiles.

Cela fait deux mois que je suis en Inde et j'ai totalement succombe au charme de ce pays. La petite musique de l'Inde est ce qui vous prend au coeur, et cette petite musique est faite de mille choses simples. C'est le son grele et joyeux des clochettes aux chevilles des fillettes et des femmes, qui accompagne leur demarche gracieuse. La symphonie des couleurs, partout, qui parlent a l'ame et transfigurent l'ordinaire en visions magiques. Couleurs des saris, des fruits, des murs des maisons, des mandalas dessines au seuil des maisons. Cette petite musique, c'est aussi le sourire des enfants, des gens, spontane comme leur curiosite. "What's your name?" vous demandent-ils toute la journee. Juste pour savoir. Et chacun continue son chemin. L'Inde possede tout ce que nous avons perdu. Le temps de rire, de parler aux inconnus, de s'asseoir sur le pas de sa porte et de contempler la vie de la rue. "Good Morning!" vous lance a toute heure du jour le marchand de chai et de samosas qui a etabli son echoppe ambulante sous un arbre face au temple. Et il rit avec vous car il est 17h passees. La grace des gestes, l'harmonie des couleurs. Tout ce qui nous manque si cruellement dans nos pays occidentaux. Un enfant qui escalade vos genoux et joue avec vous. Une vache qui passe, nonchalante, belle et indifferente, devant une porte decorees de motifs qui s'ouvre sur une piece fraiche et sombre. Une femme qui peigne ses longs cheveux en bavardant avec sa voisine. Evidemment il y a aussi le reste, la salete, la pauvrete etc etc. Mais tout cela existe partout. La beaute de l'Inde, la philosophie de ses habitants, est unique. Avant de partir, j'ai lu un livre ecrit par un psychiatre attache a l'ambassade de Bombay, intitule "Fous de l'Inde". Il y decrit le vertige -souvent lie aux drogues- qui saisit de nombreux occidentaux en Inde. Il parle du "sentiment oceanique" que l'on ressent ici, cette qualite maternelle de l'Inde, ou l'on se sent berce par un rythme intemporel, enveloppant, ou l'on perd toute notion de temps, de lieu, d'identite. Effectivement, l'Inde (Mother India) est feminine, maternelle. Hors des villes surpeuplees et surpolluees, qui appartiennent au monde moderne, on se sent berce par l'atmosphere de ce pays si grand, si contraste, si incroyable. Quand on arrive de l'Ouest, et que l'on surmonte le premier choc, ce que l'on decouvre de l'Orient est comme la partie manquante a notre culture, que l'on retrouverait apres la traversee d'un desert. La ou nous avons la rigueur, la raison, l'intellect, l'economie, la rigidite, les certitudes, nous trouvons la fantaisie, le rire, l'intuition, la fatalite, la souplesse, l'humilite. "Don't think too much!" vous dit-on a tout bout de champ, alors que vous froncez les sourcils. Nous percevons l'abandon au destin comme une coupable paresse, mais tout n'est qu'une question de point de vue... Ce qui est passionnant, c'est de percevoir l'etendue des visions possibles de la vie, determinees par la geographie, l'epoque, la religion... Nous sommes tous les memes, et pourtant nous avons des facons si diverses d'observer et de comprendre le monde, et tellement de facons de vivre... Chaque jour en Inde, on est renvoye au poids de sa propre culture, a son influence sur nos actions et nos jugements.. Mais ce pays nous apprend a etre moins cerebraux et plus sensitifs. C'est une fete pour les sens, et quand on vit a travers son regard, son odorat, ses papilles, on est plus proche du bonheur...