IMGP5899Je suis arrivee a Bodhgaya le jour de Noel. Cette petite ville qui se developpe a toute vitesse est le plus haut lieu saint des boudhistes. C'est ici, il y a environ 2500 ans, que le prince Siddharta, apres des annees de jeune, s'est assis sous un arbre pour mediter et qu'il a recu son illumination, devenant ainsi Boudha. Le descendant du ficus originel, le Bodhi Tree, etend ses branches au centre d'un grand jardin qui entoure le Temple Mahadevi. Il regne une paix extraordinaire sous cet arbre, et s'il n'y avait une telle foule de pelerins, l'on pourrait y passer des heures a simplement se sentir exister, sans plus penser a rien. Je n'ai jamais ressenti une telle serenite emaner d'un arbre. Mais l'atmosphere est manifestement impregnee des prieres et devotions qui sont realisees ici depuis des siecles. Hindous et boudhistes se cotoient paisiblement autour du temple, et quand resonne l'appel a la priere du muezzin de la mosquee voisine, une impression irrelle s'empare de vous : serait-ce un fragment du paradis? Un lieu ou les religions coexistent avec tolerance et harmonie, voila qui laisse reveur... Si c'est possible ici, pourquoi pas ailleurs?

IMGP5924Chaque annee se tient a Bodhgaya un rassemblement international de boudhistes, le grand Meunlam. La presence du Karmapa, le deuxieme Lama apres le Dalai Lama, attire les boudhistes comme des mouches! Environ 5000 moines et nonnes, et jusqu'a 10 000 pelerins viennent y suivre les enseignements boudhistes dispenses dans les monasteres. De nombreux boudhistes de Hong-Kong, Taiwan et autres satellites de la Chine viennent a Bodhgaya. Pour certains d'entre eux, ce pelerinage est une forme de manifestation politique de leur soutien au peuple tibetain, en exil depuis la prise de pouvoir du geant communiste au Tibet. La majorite des tibetains IMGP6036refugies se trouvent en Inde. Les temples surgissent du sol comme des champignons a Bodhgaya, finances par le Japon, la Thailande, la Birmanie et bien d'autres pays. A la gare de Benares, j'ai rencontre deux Taiwanaises, effrayees et degoutees par l'Inde (sale, pleine de mendiants et ou tout est d'une lenteur remarquable!). Mais elles etaient toutes excitees par l'idee de voir le Karmapa, et sortaient des photos de Lamas de toutes les poches de leurs sacs aux couleurs fluos. On aurait dit des groupies se preparant a assister au concert de leur groupe de rock favori. Les pelerins de Bodghaya sont aussi bien des familles indiennes -pour qui le sens du sacre n'exige pas de solennite particuliere, ils font le tour du temple Mahadevi en bavardant, comme s'ils se promenaient dans la rue- que des asiatiques ou des occidentaux. Je reste une fois de plus perplexe devant le zele que ces derneirs mettent a revetir les couleurs des boudhistes, et a emprunter tous les attributs exterieurs d'une philosophie qui prone le salut individuel et non le suivi aveugle d'une communaute... Tapis de priere sous le bras, chapelets a la main ou enroule au poignet, ils repetent les prieres tibetaines, se prosternent, font le tour du temple (21, 56 ou 108 fois, si ma memoire est bonne) l'air concentre, mais quand on les croise dans la rue, ils ont le visage ferme, excluant tout contact avec le monde qui les entoure. Les asiatiques eux font tout au pas de charge, vite, vite, le visage souvent couvert d'un masque destine a les proteger des miasmes de l'Inde. On dirait les figurants d'un film catastrophe, terrifies par la poussiere, et egares aux abords d'un temple qui celebre un etre libere de toutes ses peurs! Enfin, je ne suis pas boudhiste, peut-etre que ce ne sont la que des contradictions apparentes.

IMGP5932Bodhgaya est une manne pour l'etat du Bihar, pauvre, aride et rural. Ce qui explique que les mendiants et marchands abondent et se pressent autour des temples et des cafes ou les touristes mangent en essayant d'ignorer la presence des enfants ou des vieillards qui tendent la main et supplient a deux pas. La cacophonie des klaxons, la poussiere, et ces sollicitations permanentes finissent par vous vider de votre energie. Dans l'apres-midi, tout le monde, Indiens et etrangers, arbore un visage epuise, et a 16h on a l'impression que la journee a deja beaucoup trop dure.

IMGP5957J'ai eu de la chance en arrivant, j'ai trouve une chambre dans un village un peu en dehors de Bodhgaya, grace a un ami du proprietaire. Une chambre propre, avec un lit, une table couverte d'une nappe fuschia brillante, une vitrine qui abrite plusieurs statues de divinites hindoues, et deux affiches encadrees, accrochees pres du plafond, representant une danseuse a la David Hamilton et Shiva. Une petite fenetre s'ouvre au-dessus du lit et surplombe, comme je le decouvre le lendemain, un terrain vague envahi d'ordures. Bobi Debi, ma logeuse, s'occupe de ses 4 enfants et des 2 enfants de sa soeur decedee. La maison est calme et le mari, qui possede un restaurant a Bodhgaya, n'est jamais la quand je me leve ni quand je rentre en fin d'apres midi. La seule fois ou je l'entends, ce sont ses cris qui rompent la quietude habituelle. Le lendemain de mon arrivee, je fais de la lessive et etends mon linge sur la terrasse, sur des claies de bois qui se croisent sur l'ouverture de la cour interieure. Bobi Debi et les enfants m'observent attentivement. Ils ont deux petits lapins noirs et blancs a qui ils donnent de la paille. J'ai demande s'ils les gardaient comme animaux de compagnie ou pour les manger, et ils m'ont repondu, l'air un peu choque, que c'etaient des animaux de compagnie! Quelle question, on nest pas en Afrique, ou tout ce qui ne parle pas se mange, mais en Inde, ou la plupart des gens sont vegetariens... Un soir je vais chercher des samosas dans une rue proche et la famille qui tient une echppe juste en face de la charette du marchand de samosas m'invite a m'asseoir a l'interieur, pour echapper a la foule compacte de gamins qui m'entourent. Il y a 3 soeurs, qui ont 12, 15 et 19 ans, deux freres, dont l'un est marie, et leur mere, une femme de 35 ans aussi souriante que ses filles. Elle n'a que 3 ans de plus que moi, et tous ces enfants et petits-enfants sont a elle! Les deux filles ainees ont chacune un bebe au sein, le frere a deux enfants... En tout, il y a 10 enfants dans la maison, et au moins 6 adultes. C'est une maison modeste, au sol de terre battue, dont la premiere piece sert d'epicerie. Le rez de chaussee consiste en une petite cour centrale ou l'on fait la cuisine sur un brasero, autour de laquelle s'ouvrent plusieurs petites chambres et greniers. Un escalier mene a la terrasse, ou se trouve la chambre du frere aine, de sa femme et du frere de celle-ci. Ils sont manifestement pauvres mais d'une hospitalite incroyable. Ils me font visiter la maison, m'offent les samosas que je mange, m'offrent un the... Le frere aine (dont j'ai oublie le nom) me montre son album photo. Il designe fierement sa femme en disant "my woman" et me montre sur son avant bras un tatouage portant son nom :Sunita. Si ce n'est pas de l'amour, ca y ressemble bigrement. Leur chambre comporte un grand lite, un autre plus petit face a la porte, une TV devant le lit, et une installation electrique chaotique, avec des prises de guingois dont sortent des fils qui partent dans tous les sens. Leur adorable bebe a un visage rond comme un soleil, et il me fait des sourires a faire fondre. Ils m'invitent a venir manger le lendemain, et j'accepte, un peu genee de leur hospitalite debordante mais ravie de l'occasion.

Le lendemain, le frere n'est pas la, apparemment il a du partir a Bodhgaya car il y a eu un deces dans la famille. Ses soeurs et sa mere m'offrent des chapatis (galettes de pain) fourres de pommes de terre tout juste cuits, un oeuf dur, des samosas, que je mange sous le regard brillant des enfants. Les soeurs chantent des chansons en anglais et hindi, je leur chante un bout de chanson en francais. Je mange par politesse car en fait quelque chose me disait de ne pas trop compter sur le poulet frit dont il etait question la veille et j'ai deja mange en ville. La belle-soeur veut aussi me faire manger dans sa chambre sur la terrasse, et je me sens un peu comme un trophee, faisant les frais des rivalites qui regnent certainement dans cette maisonnee de femmes. J'ai apporte une boite de lait en poudre pour bebe car la veille, le frere m'a montre deux boites vides qui tronaient dans sa chambre en faisant remarquer que ca coutait cher, et j'en ai deduit que sa femme n'avait peut-etre pas de lait. Mais en repartant, apres une heure et demie pendant laquelle j'etais enchantee d'avoir un apercu de la vie d'une famille, alors que je me fais raccompagner par les deux soeurs ainees, l'une d'elle me demande d'un ton plaintif si je ne peux pas lui apporter aussi du lait pour bebe, car son enfant est ne d'une cesarienne et qu'elle a eu de gros problemes de sante. Elle n'a que 15 ans, et elle est mariee depuis 3 ans! Elle me demande pourquoi j'ai donne du lait a sa belle-soeur, qui n'en a pas besoin (effectivement, je l'ai vue allaiter)... Heu.... Eh bien, je croyais avoir compris que... Mais quand je suggere que la belle-soeur lui donne la boite, la petite fait semblant de ne pas comprendre. Bref, je me sens soulagee de rentrer dans ma chambre ou personne ne me derange. Ces jeunes femmes indiennes sont adorables, douces, ravissantes, enjoleuses. Elles m'ont offert des boucles d'oreilles dorees, voulaient me faire essayer un sari... Un peu comme on joue avec une poupee exotique. Seulement il est clair que nous n'avons rien en commun, a part un peu d'anglais, et les rapports sont forcement fausses. Je n'ai pas les moyens d'aider tous ceux qui me le demandent du matin au soir, et quand une famille comme celle-ci se met en quatre pour m'offrir a manger, evidemment j'ai envie de faire un geste, mais cette histoire de lait en poudre a un petit cote deja vu, en Guinee par exemple, ou il est courant de se faire demander du lait en poudre, qui se revend facilement avec un bon profit. Bref, cette experience instructive a un petit cote doux amer. Je me sens vraiment l'occidentale de service. Mais bon, apres tout c'est ce que je suis!
IMGP5927Deux jours plus tot j'ai aussi ete visiter une ecole qui offre des cours gratuits aux enfants defavorises. Le Bihar est un etat ou le taux d'analphabetisme est eleve, comme le nombre d'enfants par foyer. Cette ecole tout juste construite donne des cours a plus de 100 eleves qui ont entre 6 et 14 ans, et heberge une dizaine d'orphelins. Trois salles de classe, une cuisine, des toilettes et salle de bain propre, un dortoir et le bureau du directeur, ou il m'explique que l'ecole fonctionne grace aux donations que recueille l'ONG fondatrice du projet educatif "Siddharta". Je m'etais promis de ne rien donner, mais evidemment je ne pouvais pas repartir sans faire un geste (un petit don de 5 euros) en echange duquel je recois un recu tres officiel. Voila resumme mon sejour a Bodhgaya, j'ajouterai des photos quand je serai dans un cyber qui le permet.

J'oubliais de dire quie j'ai passe ma soiree de Noel avec une Sud-africaine de 53 ans passionnante, avec qui j'ai mange un sandwich et bu une biere bienvenue en refaisant le monde sans voir le temps passer. Nous avons trinque a Noel, ravie de notre rencontre et de ne pas passer la soiree seules. Je rentrais au village, morose et solitaire, quand je l'ai vue assise a une table, fumant une cigarette, et ca m'a donne envie de m'asseoir en face d'elle, pour echapper a cette ambiance de devotion et de sobriete un peu excessive a mon gout. Depuis mon arrivee en Inde, j'ai toujours suivi mon intuition et je dois dire que jusqu'a present il ne m'est jamais rien arrive de facheux (a part les petites mesaventures que vous savez). Cela fait partie des choses qui sont si gratifiantes quand on voyage seule, se dire que l'on peut faire confiance a sa petite voix interieure, et apprendre a l'ecouter...

Je pars tout a l'heure pour Gaya, d'ou je prends un train pour Puri, sur la cote est, vers le sud...