IMGP6548Le trajet de Puri a Mahabalipuram s'est deroule en etapes successives, que je souhaite vous decrire pour que vous compreniez ce que represente un deplacement d'une ville a une autre, sur la grande carte de l'Inde. Premiere etape, un cycle rickshaw (ce qui implique naturellement des negociations, et comme toujours, une fois arrives, le prix ne convient plus au chauffeur qui secoue la main d'un air fort mecontent alors que je lui donne la somme convenue au depart...) de mon hotel jusqu'a la gare routiere de Puri, ou je prends un bus jusqu'a Bubaneshwar, a 1h30 de route. Le chauffeur ecoute de la musique de film hindou a plein volume, parle au telephone, bavarde avec le passager le plus proche de lui, entasse sur son tableau de bord des offrandes de fleurs qu'il recupere, par la fenetre, a plusieurs reprises, et accessoirement, conduit a toute vitesse, zigzagant entre les vaches, les velos, les rickshaws et les pietons, qu'un accolyte se charge de prevenir de l'arrivee de notre bolide en tapant de grands coups du plat de la main sur la paroi du bus et en criant. A Bubaneshwar, un train, ponctuel, qui part a 21h45 et arrive a Madras le lendemain a 18h30. Il a pris 3h de retard au fil du trajet. J'ai dormi presque toute la journee, allongee de tout mon long (cette fois mon sac etait case sous la banquette) sur ma couchette en hauteur, mollement bercee par le roulement du train. Malgre toutes les siestes que j'ai faites, je suis fatiguee en arrivant a Chennai (le nouveau nom de Madras). Une fine pluie tiede tombe sur les faubourgs delabres de la ville, que nous traversons au ralenti pendant pres d'une heure. Le quai de la gare ou le train s'immobilise enfin est interminable et envahi d'une foule de voyageurs. De gros ballots empaquetes de tissus epais s'entassent sur le quai et laissent echapper des effluves d'epices intenses et entetantes. Madras est un nom qui chante, qui evoque une histoire riche et chamarree, celle de la route des epices et de la soie. Chennai est bien moins poetique. C'est le nom de l'une des plus grandes villes indiennes, une metropole surpeuplee et etranglee par la pollution. Je partage un rickshaw avec un etudiant nepalais jusqu'a la station de bus. Comme il me le repete, l'Inde compte plus d'un milliard d'habitants, un sixieme de la population mondiale. La circulation est infernale, suffoquante. De Chennai, je n'aurai vu que la gare, immense, grouillante, etouffee par une chaleur humide, et les embouteillages. Apres pres de 45 minutes j'arrive a la station de bus. Il me faut encore identifier le bon, ce qui implique de trouver quelqu'un prenant le meme bus que moi - une jeune femme enveloppe d'un sari rose, une grappe de fleurs blanches fixee dans sa longue tresse noire, va aussi a Mahabalipuram et m'indique le bus quand il arrive. Vite, vite, il faut se depecher de monter dedans, en escaladant le marche pied tout en poussant devant moi mon gros sac, car les chauffeurs de bus indiens ont une curieuse aversion pour le point mort et preferent ralentir plutot que s'arreter completement. Et la, enfin, le plus dur est fait... Je peux m'asseoir, et simplement attendre que le bus atteigne sa destination.

Mahabalipuram est le terminus. Il fait nuit noire et il n'y a plus que le controleur, la jeune femme en rose et moi dans le bus. Il est 22h30 et le village est presque desert. Je deniche une chambre a 150 roupies en suivant les indications du Lonely Planet, au Tina Blue View Hotel - j'ignore ou ils ont vu un "amical proprietaire" dans cet hotel, celui auquel j'ai affaire est carrement antipathique. Mais peu importe. Apres ce voyage, la seule chose qui m'importe, c'est une douche et un repas avant d'aller dormir. Le lendemain, je decouvre la plage de Mamalapuram (oui, parmi toutes les choses surprenantes en Inde, il y a les villes aux noms multiples). C'est le Tamil Nadu, region aux noms a rallonge dont la langue est toute en roulements de r et de l... La plage s'etale sous un grand soleil et un ciel noir, avec ses barques de peche et ses filets en tas verts ou bleus. Des restaurants aux noms tres "seventies" bordent la plage, le Santana Beach restaurant, le Luna Magica, le Yogi restaurant... Les touristes y prennent le petit dejeuner, pendant que des mendiants psalmodient leurs requetes et essayent d'attirer leur attention. Je trouve Karsten, le photographe allemand, a une terrasse. Il me dit qu'il a finalement realise, grace a la perte de son appareil photo, qu'il ne se voyait pas arreter son metier...

Mahabalipuram est celebre pour ses sculptures sur pierre. Plusieurs temples eparpilles autour de la petite ville permettent d'observer de fines et belles sculptures de l'architecture Palava, qui remontent au 7e et 8e siecles. Partout dans la ville, des ateliers exposent des statues de dieux hindous, pendant que les sculpteurs travaillent, dans la poussiere et le bruit des outils manuels et electriques. Un soir, je partage ma table a la terrasse d'un restaurant francais, avec Myriam, une francaise qui vient en Inde du sud pour la quatrieme fois, et un anglais, Simon, qui exporte dans son pays des bijoux, des souvenirs, et des sculptures. C'est un blond aux tempes blanches de 42 ans, qui est venu en Inde pour la premiere fois il y a vingt ans et qui depuis n'a pas passe plus de trois hivers en Angleterre. Les cheveux en bataille, la chemise blanche pas tres nette apres une journee a faire la tournee des differents ateliers ou il fait realiser des sculptures, Simon a quelque chose de Paul Bowles dans son attitude de voyageur aguerri, cultive et excentrique. Un nomade businessman. Cette annee il a fait de bonnes affaires et commence a vendre ses propres oeuvres, car il sculpte aussi. Il a loue un deux-pieces en haut d'une maison, et plaisante en disant que s'il n'a pas de maison quand il rentre en Angleterre, ici il a un penthouse face a la plage de Mamallapuram pour 35 euros par semaine.

Sur la plage, de tous petits crabes se cachent au fond de leur trou a l'ombre des barques. Le sable expose les rebus des hommes et de l'ocean : poissons morts, noix de coco encore dans leur gangue verte, gobelets de plastique, paquets de cigarettes. Des vaches fouillent les ordures, tres a l'aise. Les enfants aux cheveux en bataille, noirs et mats comme de la laine, le regard percant, jouent et quemandent du chocolat aux passants. Mamallapuram a ete touchee par le tsunami, et la plupart des barques de pecheurs portent des inscriprions comme "Caritas" ou "Catholic Church" qui rappellent le desastre. Au bord de l'eau, un garcon chasse les crabes au lance-pierre. Toute la journee, des vendeuses de pareos arpentent la plage, deployant leurs cotonnades dans le vent en essayant de convaincre les touristes qu'ils ont vraiment envie d'en acheter et qu'ils vont faire une affaire. Quand on depasse les barques de peche, la plage est plus propre, et l'on peut se baigner. La presence de nombreux touristes permet de se mettre en maillot de bain. Car si les Indiens se baignent en maillot, les Indiennes elles se contentent de marcher dans l'eau toute habillees. Prendre le soleil, allongee sur le sable, apres avoir nage dans les vagues de l'Ocean Indien... Ca fait un bien fou. Je me sens en vacances, heureuse d'etre la. En fin d'apres midi, dans une lumiere ambree, les pecherus assi dans le sable arrangent leurs filets. Les saris des femmes qui marchent dans l'eau se detachent sur l'ecume des vagues, en petites taches eclatantes. La lumiere est vraiment unique.

Ma chambre a Mamallapuram est la plus petite de celles que j'ai occupees jusqu'a present. A peine plus large que le lit, elle doit faire 2 m sur 3. Ses murs sont bleus, ecailles par l'humidite. Des geckos sont postes en sentinelle pres du plafond. Pendant la journee, les sons qui me parviennent du dehors sont des cris d'enfants et des voix d'adultes dans une langue incomprehensible. Des chiens qui aboient, des oiseaux... Je pourrais etre n'importe ou sous les tropiques. L'impression d'etrangete est la meme, la chaleur aussi. La nuit, avec le ventilateur qui tourne au-dessu de la moustiquaire, j'ecoute le crissement des criquets et les corbeaux qui croassent inlassablement . Le vent marin souleve le son des vagues jusqu'a ma fenetre. Cette chambre minuscule est comme un coquillage ou resonnent les rumeurs nocturnes. Une sorte de couvre feu regne sur le village touristique, et quand les restaurants ont eteint leurs lumieres et ferme leurs portes, que les etrangers sont rentres dans leurs hotels, les rues sont livrees aux mendiants qui dorment par terre et aux chiens errants. Des chiens jaunes peles a l'air torve, qui grognent, babines retrousses et echine dressee.

Mamallapuram, c'est une petite ville indienne jouxtee d'un village de pecheurs et de touristes. Une plage bordee de temples, des boutiques de vetements, de bijoux, et bien sur d'ateliers de sculpture. Il plane sur le tout une atmosphere detendue, aimable et comme hors du temps. On pourrait rester ici, se mettre a la sculpture, etre peu a peu recouvert de poussiere et tout delave par le soleil, comme les parasols de la plage, et voir les annees s'envoler sans un bruit. Ou bien, se faire des dreads locks et porter des cotonnades blanches, comme cet etrange occidental, bronze comme un bois patine, qui porte moustache et lunettes noires, et arpente la plage jour apres jour, drape dans son allure de yogi improbable.