Valises de rêves

l'imagination la plus folle a moins de ressources que le destin

16 décembre 2006

Haridwar-Varanasi en train

train_har_varLe voyage en train entre Haridwar et Varanasi (le vrai nom de Benares) a ete un long mais bon voyage. Partis peu apres 22h le mardi, nous sommes arrives le lendemain vers 18h30. J'ai dormi comme un loir et meme reussi a faire une grasse matinee jusqu'a 10h30! Je suis descendue de ma couchette, me suis changee dans les WC (qui venaient juste d'etre nettoyes a grande eau) et me suis installee pres d'une fenetre sur un siege libre pour regarder le paysage defiler. Nous traversons les plaines, les montagnes et leur air cristallin sont desormais loin derriere. Rangees d'eucalyptus, parcelles de canne a sucre, de riz, champs de moutarde. Quelquefois un bougainvillee jette une tache rouge sur un fond de fleurs de moutarde jaune. Des vaches. Quelques paons, au milieu des herbes folles entre deux parcelles cultivees. Le ciel est voile d'une brume de chaleur qui monte de la terre. Dans certaines gares ou le train fait halte, les singes semblent avoir pris possession des lieux. Sur les quais, dans les arbres, sur les murs, deambulant au milieu des voyageurs... Des adultes et de nombreux petits, qui suivent maladroitement leur mere -ils font partie de la population.

Des vendeurs de chai et de cafe passent et repassent dans le wagon. Vers midi, mes compagnons de voyage commandent des repas, servis dans des plateaux d'inox divises en compartiments : riz, yaourt, sauces, curries, lentilles (dahl). Des senteurs chaudes et epicees envahissent le wagon. J'ai mange mon petit dejeuner peu avant et me contente de humer et observer les plateux repas. Apres avoir mange, certains s'installent en position sieste, et une somnolence generale s'installe. Jusqu'en debut d'apres midi, mes compagnons et moi observons une discretions polie de part et d'autre. Ils ne me pretent pas particulierement attention et je passe mon temps a ecrire dans mon carnet ou a contempler le paysage et les gares que nous traversons, en ecoutant mon lecteur mp3. Puis des lyceens font leur apparation, prenant le train pour de courts trajets jusqu'a leur lycee. Ils viennent s'asseoir a plusieurs sur le siege en face du mien, et m'assaillent d'un feu roulant de questions. Ils veulent tout savoir : de quel pays je viens, quel est mon metier, si je suis mariee, ce que fait mon mari, si j'ai des enfants... Ils me demandent de leur signer un autographe! Et de leur chanter une chanson en francais, mais heureusement le train entre en gare, ils descendent, et je suis sauvee! Il faut que je me rappelle d'une chanson francaise pour ce genre de requetes... M'ayant vue bavarder et plaisanter avec les jeunes, mes voisins perdent d'un seul coup toute  retenue. Ils s'approchent tous en meme temps et me bombardent a leur tour de questions. Une grappe de visages attentifs, curieux et souriants, m'entoure. Apres m'avoir pose les memes questions que les lyceens, ils me demandent si j'aime l'Inde, ce que j'en pense, quels endroits j'ai visite, combien d'ashrams j'ai visite, depuis combien de temps je suis mariee (plus exactement : how long have you enjoyed couple life?), quel est le prix d'un billet d'avion depuis la France, combien je gagne, quel est la monnaie en France? Hommes, femmes, jeunes et plus ages, ils sont tous aussi curieux. Je reponds de mon mieux. L'intensite de leur interet et le cote direct de leurs interrogations sont confondantes. L'echange est vif comme une partie de tennis. Et si leur anglais est parfois difficile a comprendre, ils possedent un vocabulaire precis et etendu. Apres un moment, quand nous avons tous ete a bout de salive et de curiosite, ils se sont disperses. Mais je les ai entendus commenter la conversation et j'ai compris, de leur anglais emaille d'hindi, qu'il etait rare pour eux d'avoir ce genre d'echange avec des etrangers qui repondent vraiment a leurs questions, ne soient pas effrayes, ne se contentent pas de faire "mm mm" sans comprendre. Ils m'ont evidemment tres vivement recommande de venir accompagnee de mon mari la prochaine fois que je viendrais en Inde, et m'ont aussi dit que j'etais une courageuse voyageuse. En fait, ils sont tres intrusifs, mais un peu comme des parents  qui chercheraient a me connaitre et s'inquieteraient de mon bien-etre et de ma securite. La simplicite et la spontaneite suffisent pour etre traite avec bienveillance et respect.

La voyageuse qui occupe la banquette en vis a vis de mon siege, est une opulente hindoue au front marque d'un beau rond rouge. Son visage un peu affaisse, au teint pale et a l'air grave, laisse imaginer qu'elle a ete belle autrefois. Elle semble avoir une quarantaine d'annees bien entamee. Son telephone sonne sans arret. Quand elle ne dort pas, allongee de tout son long sur la banquette, elle passe son temps a recevoir et envoyer appels et sms. Les rideaux a demi tires de sa fenetre decoupent des pans de paysage jaune d'or, poudreux, d'arbres moutonnant dans une brume de chaleur et de poussiere sur les vitres. La dame est courtiere en bourse. Originaire de Varanasi, elle a un fils unique de 24 ans, qu'elle marie en janvier, me dit-elle. Elle s'inquiete de savoir si j'ai réservé une chambre d'hotle, si quelqu'un vient me chercher a la gare, si je connais du monde a Varanasi... Elle me dit qu'en Inde les couples ne veulent plus qu'un ou deux enfants, pour pouvoir leur offrir une bonne éducation. Les musulmans sont les seuls a ne pas suivre cette ligne de conduite. "C'est récent, ce changement dans les mentalités. Maintenant, les gens se préoccupent beaucoup de l'éducation de leurs enfants. Et cela coute de plus en plus cher. Les Indiens sont un peuple laborieux. Ils veulent travailler pour gagner beaucoup d'argent, et en dépenser beaucoup."

La nuit est tombée petit a petit, et la perspective d'affronter seule les chauffeurs de rickshaws pour aller dans la vieille ville, de nuit, ne me séduit pas vraiment. Je demande à ma voisine si par hasard elle aurait la gentillesse de m'aider à appeler un hotel pour réserver une chambre et demander qu'ils envoient quelqu'un me chercher. Elle accepte, sans se départir de son air grave. Apres 3 coups de fil infructueux, elle me propose de me deposer a un hotel sur sa route. J'accepte, evidemment, avec gratitude. Le train arrive en gare de Varanasi. Elle se fait aider a descendre ses bagages, charge un porteur de ses deux valises et saisit son telephone pour appeler son fils qui apparait rapidemment. "Venez" m'intime la dame. Je la suis, elle, son porteur, ses bagages et son fils jusqu'a sa camionnette. C'est un vehicule petit et etroit, ce qui lui permet de se faufiler dans la circulation compacte ou nous lancons. Je me suis excusee, en m'asseyant, de les deranger, mais il a repondu que c'etait un plaisir de rendre ce service. Il a pretendu qu'il pouvait me deposer a Assi Ghat, le debut de la vieille ville, car c'etait sur sa route. En fait, il a depose sa mere et a poursuivi, en se rallongeant d'autant plus que l'embouteillage inextricable ou nous etions l'a oblige a faire un grand detour. Cela nous a permi de bavarder, au milieu de ce flot de rickshaws, velos, motos, voitures, camionnettes, dans le vacarme des klaxons. Samir est courtier en bourse, et travaille avec sa mere. Son telephone aussi sonne continuellement (un certain nombre de fois a cause de sa mere qui s'inquiete, je pense). Il me dit qu' il adore les telephones mobiles, comme la plupart des jeunes citadins, qui en changent volontiers tous les mois. En regardant mon modeste sac a dos il s'etonne de son volume reduit et declare que le moindre de ses deplacements en week end implique un enorme sac plein de vetements. Il aime la mode, et s'enquiert des marques de jeans populaires en France. Il est adepte des jeans Wranglers. "Les Indiens gagnent de plus en plus d'argent, m'explique-t-il. Les salaires augmentent en meme temps que le pouvoir d'achat. La nouvelle generation est completement differente de l'ancienne, qui economisait : elle veut gagner pour depenser. Si quelqu'un gagne 10 dollars, il veut en depenser 11." Il est energique, dynamique, comme les autres jeunes Indiens avec lesquels j'ai eu l'occasion de bavarder jusqu'ici.              "La circulation est peut-etre bloquee a cause d'un VIP qui vient en ville, declare-t-il apres une bonne demi-heure d'embouteillage. Ou d'un politicien. Nos politiciens sont tous corrompus. Et quand on voit la progression rapide de l'Inde, on peut se dire que si ces politiciens etaient differents, l'Inde serait parmi les pays les plus developpes. Notre pays progresse sans cesse." Je lui demande ce qu'il pense de son futur mariage, arrange. Il repond que c'est comme ca. Que certains s'en accomodent. Les parents ne s'opposent pas forcement a un mariage d'amour (love mariage). Samir a eu plusieurs petites amies, il aurait bien voulu en epouser une, mais elle ne voulait ou pouvait pas faire un "love mariage". Il s'est donc apparemment resigne au mariage arrange par sa mere. Quand je lui demande ce qu'il pense de la culture occidentale,  il repond, comme d'autres Indiens me l'ont deja dit, qu'il n'aime pas la propension des occidentaux a laisser leurs parents mourir dans des maisons de retraite. Les Indiens respectent profondement leurs parents, et tout specialement leur mere, qui est sacree. "Ma mere est une deesse" m'a dit Hari avec un grand serieux. De fait, pour les hindous, Dieu est en tout, et tout est Dieu...

Finalement, il me depose dans une rue ou se trouvent plusieurs hotel. Mon premier soir a Varanasi, dans une chambre au confort spartiate et a la proprete limite (mais pour 150 roupies, on ne peut pas etre trop exigeant)... Je me suis fait monter dans ma chambre un sandwich au fromage, un lassi et une bouteille d'eau minerale. Par la fenetre entrebaillee, me parviennent un concert ou se melent de la musique de fete, des klaxons, des petards.

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19 décembre 2006

Premier jour a Varanasi

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Varanasi est une des plus anciennes villes du monde. Elle a la forme d’un croissant de lune, allonge sur la rive ouest du Gange. En face, de l’autre cote du fleuve que ne rejoint aucun pont visible, des étendues sabloneuses se délitent dans la brume. Les ghats, ces volées de marches a plusieurs niveaux qui descendent vers le Gange et montent vers les temples, font face a une nature qui parait étonnament déserte. Immédiatement derrière les temples qui surplombent les ghats, un fouillis de ruelles etendent leurs ramifications en cercles excentriques jusqu’aux arteres de la ville moderne.

De la terrasse de Rahul’s Guest House, qui se trouve un peu avant Assi Ghat, je contemple la ville qui se laisse absorber par la brume, dans une supreme intemporalite. La lumiere qui baigne Benares a une qualite soyeuse... Laisser son regard se perdre dans les tons de perle de ce paysage mythique, fait perdre toute notion de temps et de lieu. Etre ici, c’est etre au balcon du ciel.

Pour rejoindre la vieille ville, je dois marcher une quinzaine de minutes, en traversant des quartiers recents et populaires, pleins de vie, d’enfants, de petites epiceries, de bouses de vaches, de chiens, d’egouts... Le premier jour, je commence par aller annuler mon billet de train pour Calcutta, car il me parait maintenant evident que trois jours a Varanasi ne seront pas suffisants. On ne peut pas faire le tour de cette ville au pas de course. Une cite vieille de plus de 3000 ans, ou la vie et la mort sont si etroitement melees, dont les ruelles degagent une atmosphere si dense, ne se laisse pas aprehender en quelques jours !

Pour annuler mon billet de train, je me rends a la gare en cycle rickshaw, ce qui me permet de traverser lentement la ville « moderne », dont les rues sont assez larges pour accueillir un flot de vehicules motorises. Les vieilles maisons aux arabesques de pierre en voie de desintegration qui se dressent le long des rues captivent mon regard. Tous les sens sont pris d’assaut, dans ces rues congestionnees par la circulation et les commerces en tous genres. Couleurs, odeurs, klaxons assourdissants, musiques. Tout semble atteindre un paroxysme qui suffoque, eblouit, et etourdit.

Arrivee a la gare, je traverse le hall dont une grande partie est occupee par des gens allonges par terre dans des couvertures. Je vais au guichet des reservations et annulations. Quand mon tour arrive, l’employe me dit d’un ton rogue, apres avoir jete un coup d’oeil a mon billet : «Bureau des touristes » en pointant du doigt un local de l’autre cote du hall. C’est une petite piece vitree, ou des touristes font la queue jusqu’a la porte. Une jeune Suedoise m’informe qu’elle attend depuis 45 minutes, et un autre touriste me dit qu’il a deja annule un billet au guichet dont je viens. Je retraverse le hall et apprends cette fois-ci que seuls les billets pour le jour meme sont annules a ce guichet. Face a cet argument implacable sinon indiscutable, je me resigne a aller attendre dans le bureau des etrangers.

Les sieges et fauteuils sont occupes par un echantillon des differents styles de touristes que l’on croise en Inde. Des Japonais, habilles sport et branches, avec d’enormes lunettes de soleil. Des jeunes femmes de nationalites diverses qui ont adopte le « total hindi look » : bracelets de chevilles, pantalons Ali Baba, tuniques de coton colorees, foulards, sandales en cuir, bracelets de metal clinquants. Les « hyppies chic », un peu moins jeunes, elles aussi vetues de vetements legers, aux couleurs eclatantes, mais dont l’allure generale temoigne d’un gout plus sur et d’un budget plus large que celui de leurs cadettes. Les vetements indiens permettent aux femmes une grande fantaisie, un assortiment de matieres, longueurs et couleurs extremement flatteur. Il y a aussi les voyageurs « relax », qui n’affichent aucun style particulier si ce n’est une recherche de confort et un desinteret ostensible pour leur garde robe. Et enfin, les routards, les purs et durs, ceux dont les habits portent toute la poussiere des chemins parcourus. Leurs pantalons amples et leurs tuniques ont certainement un jour ete neufs, mais ils ont pris des teintes delavees uniformement terreuses. Dread locks, chaussures elimees et sacs prets a rendre l’ame completent leur equipement.

Chacun occupe l’attente comme il peut. Certaines ecrivent dans leur journal. Deux Americains jouent aux cartes. Un Argentin essaye vainement de remplir le formulaire imprime en pattes de mouches sur du papier presque transparent, destine aux reservation et aux annulations. Un Francais a l’accent epouvantable tente de l’aider mais ne fait qu’embrouiller davantage l’Argentin qui ne maitrise pas tres bien anglais. Accroche au mur, un grand tableau peint a la main presente la liste des trains au depart de Varanasi. Seuls sont indiques les numeros et noms des trains, ainsi que le nom des gares (et non des villes) desservies, en abrege, ce qui en fait un outil fort pratique et utile pour les touristes. De temps en temps, l’employe assis a son bureau, tout au bout de la file, se leve et remet de l’ordre dans la salle « Ce n’est pas une salle d’attente ! La salle d’attente, c’est sur le qui numero 5 ! Vous vous asseyez pour attendre votre tour, la queue va dans ce sens, puis dans ce sens ! » aboite-t-il. Puis il se rassoit devant son ordinateur, relie a une imprimante qui eructe dans une catracte de cliquetis les billets de train longuement attendus. Le Francais s’appelle Michel et il a 58 ans (comme l’indique son formulaire). Il voyage en Asie sans interruption depuis 7 ans et se revele fort bavard. Il me conseille d’aller a Bodhgaya, ou il a passe une semaine parmi les boudhistes. Quand l’employe se leve et vocifere sur les touristes, Michel ronchonne « Ah, vraiment, quelle organisation ! Ca, ils le tiennent des anglais ! ». Sept ans de voyages ne l’ont pas debarrasse de sa propension a critiquer...Finalement, mon tour arrive et je me fais rembourser mon billet de train. IMGP5516

Je rentre a l’hotel, et de la terrasse, je regarde le soir tomber sur les ghats. Le soleil entame sa descente des 15h, c’est l’hiver et les jours sont courts.

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Varanasi, cite du Gange, de Shiva et de la soie

IMGP5688Vendredi, mon deuxieme jour a Varanasi, je me rends sur les ghats. Ma premiere promenade matinale le long de ces marches mythiques... Temples rutilants au soleil. Bains rituels dans l’eau trouble du Gange. Linge etendu a secher sur la terre sableuse. Parties de cricket. Chaque ghat est different.

J’arrive a l’un des ghats de cremation. D’enormes tas de bois empiles contre les murs face au Gange donnent aux lieux un air funebre. Le ghat est sombre, noirci par la suie. Des buchers brulent au pied d’une petite terrasse d’ou les enfants lancent des cerfs volants. La vie et la mort, intensement presentes au meme endroit. L’atmosphere de ce ghat est pesante. L’air semble y avoir une densite superieure a la normale. Impossible de rester indifferent. Mais je ne m’approche pas pour regarder, je me contente de passer, et les sensations que je ressents sont deja bien assez fortes !

Le petit guide du premier soir, celui qui m’a conduite a la guest house, me fait parcourir des ruelles ou de sombres ateliers abritent les metiers a tisser et a broder d’ou sortent de magnifiques saris en soie, dont certains iront rejoindre les ateliers de prestigieuse maisons de couture de Paris, Madrid ou Milan. Des hommes habiles et concentres brodent a la main des bordures extremement fines sur des metrages de soie. Fleurs ornees de paillettes, de pierres, de fils d’or ou d’argent...

Nous revenons vers les ghats. Un antique fort en pierre rouge, construit par un maharadjah, surplombe les escaliers de ses tourelles. Nous y entrons en sautant par une fenetre, sur l’invitation du vieux gardien qui a perdu la cle de la porte. Le vieil homme, son turban blanc et son baton se detachent sur les colonnades rouges comme une scene surgie de l’eternite. Un chien blanc se faufile a sa suite. Le soleil colore les pierres de vermillon. De grosses perruches jaunes et vertes a longue queue volent autour de l’arbre qui a pris racine dans l’une des tourelles.

IMGP5759En ressortant du fort, mon guide rebrousse chemin et je poursuis ma deambulation. Un deuxieme guide vient m’aborder. De fait, les guides de voyage deconseillent fortement de suivre ces guides improvises, qui vous emmenent toujours dans un magasin ou ils touchent une commission. Mais je commence a trouver que les conseils de mon Lonely Planet semblent destines a des touristes paranoiaques, soucieux de voyager sans jamais se frotter a la population. Le premier soir, c’est un petit guide qui m’a conduite a Rahul’s Guest House, ou je me trouve fort bien, et il n’a pas demande un centime. C’est aussi grace a lui que je suis entree ce matin dans le vieux fort...

Je veux visiter des fabriques de soie, et il semble evident que ce sera beaucoup plus facile avec l’aide de ce jeune homme que seule, dans le labyrinthe de ruelles du quartier musulman, qui regroupe la plupart des ateliers de saris en soie. C’est un jeune brahman de 22 ans, vetu d’une chemise fushia a fleurs bleues, et d’un jean moulant. Il a les dents noircies par l’usage du tabac a chiquer, aromatise, que les gens ici apprecient – ils le machent longuement avant de le recracher. Ils vous parlent parfois la bouche pleine de tabac, ce qui rend leur anglais encore plus difficile a comprendre. Ce nouveau guide s’appelle Krishna et son pere a un magasin de soie sur Mansarover ghat. Il m’emmene voir l’un de ses amis, un riche proprietaire de fabriques de soie.

IMGP5656Apres de multiples tours et detours dans les ruelles du quartier musulman, nous arrivons devant une vieille porte en bois sculpte, juste a cote d’une mosquee. C’est l’heure de la priere du vendredi. Environ 2000 fideles, me dit notre hote, prient sur deux niveaux, les hommes dans la cour, les femmes a l’etage. Lui-meme est assis avec l’un de ses amis dans une vaste piece ou de grands matelas plats recouvrent une partie du sol. Il a le visage d’une paleur un peu cireuse, et sans etre gros, il semble gras, comme s’il sortait rarement de l’ombre de sa demeure. Des piles de soiries s’entassent le long des murs. Par une fenetre dont il entrebaille le volet, j’entrevois une maree de silhouettes agenouillees vetues et coiffees de blanc. Dans la cour, le silence entre deux incantations de l’immam est total. La famille d’Ahmad, le proprietaire des lieux, detient cette entreprise qui produit et exporte de la soie depuis plusieurs generations. Ses 3 freres et 4 soeurs travaillent avec lui, et plus tard son fils, un petit bonhomme d’un an aux grands yeux et grandes oreilles, lui succedera. Il fait apporter du the, des samossas et des patisseries et deploie sur les matelas une profusion de saris sublimes, en soie arachneene, peints et brodes a la main. La realisation d’un sari brode (une longue bande de tissu de 5 a 6 metres sur environ 1,5m de large), requiert le travail de trois ouvriers, 12h par jour pendant 2 a 3 semaines. Realisees en nombre limite d’apres les motifs crees par l’un des freres d’Ahmad, certaines pieces, comme de larges echarpes de soie bleue brodees d’elephant en fils dores, ont exiges le travail de 3 artisans pendant 40 jour et peuvent couter pres de 100 euros. Les ateliers de la famille d’Ahmad emploient 3000 ouvriers et exportent chaque annee des milliers de saris et echarpes de soie.

IMGP5584Le flot de soieries aux reflets changeant qui recouvre peu a peu les matelas offre un spectacle enchanteur. Une penombre un peu poussiereuse regne dans la piece aux murs d’un blanc use, et ces decennies consacrees a la soie font flotter dans l’air une atmosphere de luxe antique soigneusement preserve. Ahmad, qui fait preuve d’une hospitalite tres orientale, et tient fierement son fils sur ses genoux, m’invite a venir diner ce soir avec sa famille. Il le fait probablement en pensant que je vais refuser l’invitation. Mais j’accepte. Revenir le soir-meme implique de refaire appel a la compagnie de Krishna, qui bien qu’il soit etudiant en sanskrit, se preoccupe surtout de boire et fumer avec ses copains, d’apres son propre aveu. Mais l’occasion est trop interessante pour la laisser passer.

Nous sortons de la piece avec Sanjay, l’autre ami d’Ahmad qui etait dans la piece et s’avere etre le cousin de Krishna. Ils a rencontre Ahmad il y a longtemps en jouant au cricket. Les deux jeunes me font visiter leur propre magasin, le Ganga Silk Emporium, qui se trouve sur le chemin du retour. C’est une piece tout en longueur, aux murs jaunes citrons, dont le sol est couvert de matelas d’un mur a l’autre. Une fenetre s’ouvre sur le Gange, une autre sur l’escalier du ghat. A travers les bareaux on voit les bateaux passer, entoures de nuees d’oiseaux. Aux murs sont accroches des echarpes, tuniques, pantalons en soie. Nouveau deploiement de soireies. La piece est baignee de soleil, qui eclaire les tissus en y projetant l’ombre des bareaux. On se croirait dans une cage a oiseaux, suspendue au-dessus du fleuve. J’achete plusieurs echarpes en soie, probablement un peu trop cher, mais cela me semble valoir la visite de l’apres midi.

Pique-nique chez un empereur de la soie

IMGP5718Je rentre a l’hotel, prend une douche, fais un peu de lessive et retourne vers la vieille ville. Je longe a nouveau les ghats, maintenant plonges dans l’obscurite. Arrivee au magasin vers 18h, j’attends un bon moment que Sanjay et Krishna fassent leur apparition. Nous retournons chez Ahmad. Sanjay a apporte des patisseries et Krishna des chocolats pour le petit Malik, le fils d’Ahmad. Varanasi est celebre pour le Gange, les ghats de cremation, les temples, la soie, les patisseries et les ruelles, enumere Krishna. Il emploie souvent des formules en forme de jeux de mots, comme « no hurry, no worry/ no chicken, no curry » ou « what to do in Katmadou ? ». J’ai a nouveau droit a un deploiement de saris, dont certains, aux couleurs douces, ont 300 ans, et sont ornes de broderies d’or extraordinairement fines. Puis les saris sont ranges, et le diner semble imminent. La maitresse de maison ne magera pas avec nous –comment ai-je pu imaginer qu’elle le ferait, les traditions musulmanes ne permettent pas ce genre de compromission. Elle a prepare le repas, quelque part dans les profondeurs obscures de la maison, mais je ne la verrai pas.

Ahmad etend sur les matelas une nappe a fleurs en plastique transparent et distribue les assiettes en plastique creme ornees de coquelicots. Un jeune garcon apporte une assiette d’oignons rouges en lamelles, et une autre de tomates accompagnees de quartiers de citron. La scene est assez surrealiste. Ce pique-nique avec un musulman de Benares et ses deux accolytes hindous, entoures de saris somptueux, au coeur du labyrinthe de cette cite millenaire... Un saladier en plastique vient completer le service. Il est rempli d’un riz biriani au poulet. J’ai l’honneur de me servir la premiere. Le riz est parfume, epice, et assez piquant pour mon palais, mais pour mes compagnons, il est « not hot at all », evidemment. Il a probablement ete prepare fade expres pour moi. Les trois hommes mangent sans parler, chacun occupe a decortiquer son poulet. La familiarite qui regne entre eux me met assez a l’aise pour manger avec un appetit non dissimule. La fin du repas est saluee avec force rots sonores par notre hote. En guise de dessert, apres les patisseries, qui se revelent aussi spongieuses et imbibees de sucre que celles de l’apres midi, Ahmad deploie devant moi un sari et les echarpes brodees d’elephants. Cette fois-ci, son intention est de vendre. Mais la methode employee est particulierement habile, raffinee, et confondante. Il me dit, en montrant sari et echarpe : « C’est pour vous. Vous pouvez prendre ces deux pieces. Ils sont a vous. L’argent n’est pas important. » Je ne sais pas comment interpreter ses paroles. S’agit-il d’un cadeau ? Cela me semble tout a fait improbable. Mais il insiste : «Guests are god. Money is not important. You take them!” Je suis vraiment genee et perplexe. En quel honneur me ferait-il cadeau de ces soieries luxueuses? Je repete que je n’ai pas les moyens d’acheter de telles pieces, dont je sais qu’elles ont une grande valeur, et que je regrette, mais ne peux pas accepter. « Donnez ce que vous voulez, ce sera parfait ! » repond-il alors, apres avoir deja emballe l’echarpe dans un sac en plastique et l’avoir poussee vers moi. Le tout est fait avec une telle onctuosite, des formes si sinueuses, que l’on se sent vraiment accule et je pense que si j’en avais eu les moyens, j’aurais a ce moment-a achete l’echarpe, pour un prix eleve, car cette facon de dire au client « donnez ce que vous voulez » apres lui avoir dit le prix de l’article, vous met pratiquement dans l’obligation de payer le prix fort, puisque vous ne pouvez pas marchander ! Qu’est-ce que j’imaginais ? Je me trouve dans le salon d’un gros commercant de soie de Benares, dans un quartier de marchands qui pratiquent des techniques de vente aussi anciennes qu’elaborees. Ce repas n’avait pas pour but de me faire gouter la cuisine de la femme fantome mais de me faire acheter des pieces tres cheres... Je reitere mes excuses, et comme il s’avere que le repas, la soiree et la vente avortee ont assez dure, je prends conge et repars avec Krishna et Sanjay. Il n’est que 20h30 mais j’ai l’impression qu’il est deja tres tard. La vieille ville prend un tout autre visage de nuit. Les boutiques sont illuminees et les facades sombres, decaties s’effacent. Bien qu’elles aient l’air aussi vieilles que l’humanite, les maisons de Benares sont rarement vieilles de plus de deux siecles. Mais elles sont si etroitement accolees, et construites de guingois, avec des couleurs usees, et elles sont impregnees de tant de vies, qu’elles ont l’air d’appartenir a un autre espace-temps.

En retournant vers les ghats, nous passons devant un temple dedie a Kali, une deesse tantrique sombre qui attise des forces mouvementees, tout en apportant lumiere et clairvoyance. La metaphysique hindoue est toute en apparents paradoxes, mariant les contraires et associant des caracteres opposes dans des dieux aux formes multiples. J’ai achete un livre sur les dieux et deesse hindous, et un autre sur Shiva, le plus puissant des dieux hindous, et celui auquel Varanasi est consacree. Cette ville est l’endroit ideal pour acquerir quelques bases en religion hindoue. Dans le temple de Kali, ou nous penetrons apres avoir enleve nos chaussures, une ceremonie bat son plein. Dans l’entree, ou se tiennent une vingtaine de fideles, un homme frappe deux tambours, et un homme et une femme font tinter de grosses cloches de bronze. Devant eux, des grilles peintes en rouge s’ouvrent sur un petit espace ou un homme et une femme se faisant face tapent a tour de bras sur des cercles de metal. Une autre femme tape sur une cloche suspendue au-dessus d’une porte rouge entrouverte, derriere laquelle une silhouette agite en rythme une touffe blanche qui ressemble a une queue de boeuf. Le rythme est basique mais frenetique, le son assourdissant. Pres des tambours, un fidele danse, extatique. J’ai la sensation que les cloches et les tambours resonnent dans tout mon corps et entrainent les battements de mon coeur a suivre leur rythme. La couleur rouge, les percussions, produisent un effet tres primitif et tres efficace. Comme toutes les experiences qu’offre cette ville, cette incursion dans une ceremonie dediee a Kali est bouleversante. Cela remue tous les sens.

Le retour a Raul’s Guest House, en rickshaw, accompagnee de Krishna, se revele penible mais amusant. Ce petit freluquet de 22 ans deploie des techniques de flirt qui me feraient franchement rire si je n’etais deja quelque peu agacee de sa compagnie ( tout en sachant qu’il est preferable de me faire raccompagner plutot que de rentrer seule a l’hotel). J'ai l'impression d'etre assise a cote d'un mauvais acteur de Bollywood, qui debite des poemes a l'eau de rose, pendant que le rischshaw cahote sur la route inegale.

Enfin, je me retrouve dans ma chambre, apres avoir souhaite fermement une bonne nuit a Krishna, et, alors que je pousse un soupir de soulagement et m’apprete a regarder les photos que j’ai faites dans la journee, je decouvre avec horreur que mon appareil photo numerique n’est plus dans mon sac. Et me rappelle distinctement l’avoir oublie chez Ahmad, a l’endroit ou j’etais assise pendant le repas. Je me sens stupide (une fois de plus) et surtout, plus qu’inquiete, je m’en veux d’avoir ete si negligente. La soie m’a tourne la tete... Du coup je vais devoir retourner au magasin de soie des deux comperes, et me refaire accompagner chez Ahmad...

Des mon reveil, le lendemain, je me rends au magasin et trouve Sanjay au reveil. Il telephone a Ahmad, qui rappelle un peu plus tard en disant qu'il a trouve mon appareil. Mon soulagement est a la mesure de la frayeur que j'ai eue la veille. Nous retournons donc chez Ahmad, et en chemin j'achete un assortiment de patisseries a offrir a sa femme invisible. Au moins je ne me presenterai pas chez eux pour la troisieme fois en deux jours, les mains vides. Des que nous franchissons le seuil de sa porte, il me tend mon appareil photo. Le petit cadeau pour sa femme le prend un peu de court, et apparemment cela vaut une visite des toits de sa demeure. Le maitre des lieux nous precede dans les larges escaliers qui montent a la terrasse, au 8e niveau. Nous avons une vue sur les toits de Varanasi a 360 degres. Des rouleaux de soie posent des couleurs vives sur les terrasses. Ahmad a un pigeonnier, et il joue avec son fils. Nous attendons un petit moment, puis un the nous est servi.

IMGP5649Enfin, sa femme apparait,  cachant un sourire intimide derriere son voile. C'est une jolie jeune femme au teint clair et aux yeux noirs. Je la remercie pour le repas de la veille. Elle sourit mais ne dit rien, et se detourne rapidemment. J'imagine que ma visite matinale a sa demeure, un samedi,  ne correspond a aucune etiquette. Cette etrangere, avec des gateaux, sur sa terrasse, doit lui sembler totalement incongrue.

Je repars avec mon appareil, et me promets de faire desormais TRES attention a ne rien oublier derriere moi, quand bien meme je serais ensevelie sous une montagne de soie.

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25 décembre 2006

Vertigineuse Varanasi

Benares (ou Banaras, ou Varanasi...) est la cite de tous les vertiges : spirituel, esthetique, sensoriel... vous y etes pose en equilibre precaire au bord du neant. Cette ville brasse des energies occultes, ou alternent ombre et lumiere. L'atmosphere est si chargee, si dense, les sollicitations des sens sont si puissantes que l'on eprouve un vertige persistant a parcourir les ghats baignes de soleil. Ils s'ouvrent sur le vide de l'eau jointe au ciel, a peine separes par une etroite bande de sable aplanie sur l'horizon par la brume soyeuse qui nimbe la ville en hiver. La luminosite qui regne a Benares rappelle celle de Venise. Pour les hindous, la rive habitee est symbole de vie tandis que la rive opposee, presque deserte, est associee a la mort. Juste derriere les ghats, s'enroulent et se deroulent les meandres des ruelles grouillantes de vie. Labyrinthe sombre et tortueux ou l'on ne peut que s'egarer, les sens etourdits, les pieds dans les bouses de vaches et le regard absorbe par les scenes quotidiennes entrapercues. Epicieries minuscules et surchargees, echoppes ou des patisseries sirupeuses attirent les mouches, articles religieux debordants des etalages, tailleurs penches sur leur ouvrage dans d'etroites et sombres boutiques, boucherie dans une arriere cour, charettes proposant navets et aubergines, motos, "internet cafes"...

L'air est sature d'odeurs, encens, egouts, excrements, parfums, curries, bidies (ces petites cigarettes sans tabac enroulees dans une feuille d'eucalyptus)... Et les animaux sont omnipresents a Benares. Vaches, buffles (sacres, certes, mais cela ne les empeche pas de recevoir quelques coups de batons a l'occasion), oiseaux... Il y a des ecureuils sur les murs, des singes a l'affut, des chevres sur les terrasses, des lezards dans les maisons. Et des chiens qui dorment, entremeles, n'importe ou. Parfois ils sont morts. Benares est horriblement belle. Des femmes en saris brodes d'argent frolent des immondices, et des hommes vetus de blanc font du velo dans les ruelles boueuses. Au marche, il y a des lepreux qui mendient, des voitures couvertes de fleurs (ces fameux oeillets d'Inde qui composent les colliers d'offrandes accroches un peu partout), des touristes japonaises, des fideles qui font des offrandes aux temples, une foule heteroclyte en mouvement permanent. Les etals proposent plein de legumes familiers (carottes, pommes de terre, poivrons et piments, tomates, concombres, oignons, aubergines, choux...) et des fruits plus exotiques, grenades, goyaves, anones, ananas, oranges, bananes, pommes, raisin... 

Chaque soir, sur differents ghats, se deroulent des ceremonies dediees au Gange et a Shiva. Les pretres sont debout, tres droits, face au fleuve, devant de petits autels ou brule de l'encens pres d'un coquillage et de coupelles de fleurs. Ils saluent l'oscurite en balancant a bout de bras des pyramides de flammes qui se desintegrent au fur et a mesure. La silhouette du pretre se decoupe sur les volutes de fumee dense, profil noir cisele sur fond blanc. Les cloches rythment ces rituels ou l'eau et le feu dansent un hymne exuberant aux deites du lieu. Des bougies nichees dans coupelles fleuries offertes au fleuve derivent sur l'onde noire. Elles dessinent des motifs ephemeres et changeants, cercles, rubans, constellations...

On ne peut percevoir qu'une infime partie de ce qui fait la vie des habitants de cette cite, mais c'est deja d'une insondable etrangete. Ganesha, le dieu a tete d'elephant, Hanuman, celui a tete de singe, et bien sur Shiva sont presents partout dans la ville, dans des temples plus ou moins grands, chez les gens et dans la rue. Varanasi, ville sacree des hindous qui esperent y finir leurs jours afin d'y etre incineres et d'echapper au cycle des reincarnations, est une porte ouverte entre ce monde-ci et l'au-dela. Elle vous tord, vous essore, vous retourne comme un gant. On se sent envahi d'une fatigue demesuree a parcourir les ruelles de la vieille ville, et meme la ville nouvelle ou la circulation est infernale. Je suis restee un peu trop longtemps a Benares, je voulais partir jeudi, une semaine apres mon arrivee, mais le train que je devais prendre m'aurait fait arriver au milieu de la nuit a Gaya, la ville la plus proche de Bodhgaya, et j'ai change mon billet de train. Comme il n'y avait pas de place le vendredi matin, je suis finalement partie le samedi. Et ces deux jours supplementaires, je me suis sentie comme accablee par l'atmosphere de la ville. Toute envie de faire des photos m'avait abandonnee, et je me suis levee tard,  j'ai pris le soleil sur la terrasse, j'ai fait de longues sieste. L'hotel ou je logeais, Rahul Guest House, heberge surtout des visiteurs qui sejournent plusieurs semaines ou mois sur place. Mon voisin jouait des tablas pendant des heures, et au rez de chaussee une Japonaise jouait de la flute tout aussi inlassablement. Au deuxieme etage, donnant sur la terrasse, logeait Marliz, une espagnole toujours entouree d'enfants et Anna, une allemande qui suit l'enseignement de sa guruji (le -ji est signe de respect). L'apres midi, les hotes de Rahul Guest House etaient si silencieux que je crois que tout le monde faisait la sieste. Les seuls bruits provenaient de la rue. Ma chambre resonnait de tous les sons environnants : sonnettes de velos, cris des marchands ambulants, trilles d'oiseaux, vaisselle lavee a grands bruits, coups de marteau, aboiements de chiens. La famille qui s'occupait de l'hotel etait composee d'hommes d'ages varies, tres gentils, mais tous tres lents, dans leurs gestes comme dans leurs paroles. Les derniers jours, j'avais acquis le meme rythme qu'eux! Il me semble que la lumiere particuliere, la brume, la presence du fleuve large et lent concourrent a creer cette etrange langueur qui plane sur les habitants. Dans la rue qui longeait l'arriere de l'hotel, juste derriere le Gange, un vieillard s'asseyait tous les jours au meme endroit, adosse au mur sous sa fenetre. D'une immobilite minerale, il semblait faire partie d'une gravure ancienne, patinee par le temps. Je suis partie de Benares la memoire pleine de couleurs, d'impressions, de sensations. Et soulagee de reprendre le cours de mon voyage, avant d'avoir ete completement happee par la torpeur ambiante.

Posté par eleonore collin à 09:34 - Bénarès - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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