Valises de rêves

l'imagination la plus folle a moins de ressources que le destin

07 janvier 2007

Paresse a Puri

IMGP6081Vous vous demandez peut etre si je ne me suis pas perdue a Puri, cette petite ville semee d’hotels et de cocotiers qui regarde l’Ocean Indien. Eh bien non! J’y ai juste fait une petite cure de paresse. Les guides de voyage ont raison a son propos: bien qu’elle possede un temple hindou d’une grande importance pour les pelerins, le charme de Puri consiste surtout a offrir aux voyageurs une retraite paisible ou se ressourcer avant de reprendre la route (ou plus probablement un train) en direction du sud, vers Madras, ou du nord, vers Calcutta ou Benares.

La periode des fetes attire a Puri une foule de vacanciers indiens, appartenant a la classe moyenne aisee et depensiere. La longue plage qui borde la ville est occupee d’un cote par des attractions de fete foraine maritime : maneges clignotants, marchands de glaces et de barbes a papa, photographes ambulants qui immortalisent des familles posant, l’air impassible, sur des chameaux harnaches et decores. Des hotels neufs, aux facades colorees et fleuries se dressent sur le front de mer ou deambulent les vacanciers venus de Calcutta.

IMGP6118A l’autre extremite de la plage, un village de pecheurs etale ses huttes, ses barques et ses filets sur le sable. Entre les deux, une rue parallele a la plage accueille les etrangers dans des hotels plus anciens. C’est dans cette rue, dont le nom a rallonge est familierement reduit a CT road, que j’ai trouve une chambre en arrivant, fourbue, apres 16h d’un eprouvant trajet en train. Le train que j’ai pris a Gaya arrivait de Delhi et mon compartiment etait bonde. Il m’a fallu deloger deux hommes qui dormaient tete beche sur ma couchette, et y caser mon sac a dos et mon deuxieme sac, par manque de place en bas. Mes deux premiers voyages en train, effectues avec les billets achetes a Delhi, n’etaient pas en 3e classe, contrairement a ce que je croyais, mais en 3e categorie de 1ere classe, avec air conditionne. Le prix des billets etait deux fois plus eleve qu’en classe couchette, ou il n’y a ni couvertures ni oreillers, et ou les couchettes sont nettement moins moelleuses. Mes deux derniers trajets en train m’ont donc permis d’apprecier encore plus, retrospectivement, les privileges de la classe AC (air conditionne).

IMGP6102En arrivant a la gare de Puri j’ai rencontre Julia, une anglaise, qui venait terminer a Puri un sejour de 5 mois en Inde. Elle avait reserve un lit dans le dortoir du Z hotel, une ancienne demeure de maharadjah aux murs blancs et boiseries vertes, pourvue de grandes verandas aerees et d’aires communes agreables. C’etait le 29 decembre et il semblait que tout le monde, Indiens et etrangers, avait choisi de passer le 1er de l’an a Puri. J’avais, apres 3 ou 4 appels telephoniques depuis Bodhgaya, reserve une chambre dans un autre hotel, non loin du Z hotel -malheureusement complet. Mais le prix de la chambre, 450 roupies, ne correspondait pas du tout a ce que le receptionniste m’avait laisse espere en me promettant une chambre pour une personne pas chere. Mon sac sur le dos, en sueur et couverte de poussiere, j’ai arpente la rue en me cassant le nez successivement dans tous les hotels, complets ou hors de prix, jusqu’a ce que la proprietaire du Kasi’s Castle me propose une chambre a 350 roupies, avec salle de bain exterieure. A ce stade, mon seul souhait etait de poser mes sacs et de prendre une douche, meme froide, avec un seau et un pot. Ce que j’ai fait, avant de defaire mon sac et de m’affaler sur mon lit a moustiquaire.

IMGP6066Le lendemain, je suis allee a mon premier cours de yoga avec Julia et une poignee d’autres etrangers, la plupart debutants, qui allaient vite devenir des visages familiers puis des amis de passage. Les cours de yoga ont lieu tous les apres midi a 16h, sur la terrasse du plus vieil hotel de CT road, le Bayview hotel. Un batiment de plain pied aux allures de fortin, flanque de deux tourelles, a la facade ocre ecaillee sur laquelle grimpe un bougainvillee aux fleurs corail. Les cours sont dispenses par un yogi d’une souplesse remarquable, a l’accent chantant. Les etirements et exercices respiratoires sont excellents, mais certaines postures sont vraiment difficiles a realiser et mettent en evidence la raideur desesperante de nos muscles. Plies en deux, nous essayons vainement de toucher le sol avec les coudes, et les genoux avec le front, tout en maintenant les jambes allongees au sol. Pendant que nous suons, suffoques par la tension dans les jambes et le dos, il chantonne „ So, now, trrry to concentrrrate on the parrrts of yourrr body that you exerrrcise, and deeply brrreath in, then deeply brrreath out“. Visage rouge, nous pouvons a peine laisser entrer un filet d’air dans nos poumons, mais il persiste „This is veeerrry easy. Don’t hold yourrr breath! You just brrreath norrrmally“. Le moment que je prefere, c’est, entre les exercices les plus penibles, quand il dit „ So, now, lay down and completely rrreeelax yourrr body“. Pendant le cours, le soleil descend lentement derriere la coupole blanche d’un temple proche, jusqu’a disparaitre a l’horizon. Le ciel prend des tons mauves, les corbeaux croassent, de la rue montent les sons habituels de la circulation, klaxons, sonnettes de velos, moteurs de voitures et de motos. Ces moments sur la terrasse au crepuscule ont un charme poignant. Du temple nous parvient une musique nasillarde et joyeuse. Un soir, apres le cours, notre professeur nous offre des fleurs et un gateau pour celebrer le nouvel an. L’un des eleves sort son violon et nous joue quelques ragas. La pleine lune argentee flotte au-dessus du toit dans un ciel transparent. Nous sirotons un chai, silencieux, souriants, absorbes par la plenitude du moment.

Ces cours de yoga quotidiens sont aussi appreciables pour leurs bienfaits physiques et psychiques que pour la routine reconfortante qu’ils creent. On voyage pour se confronter a l’inconnu, pour decouvrir des paysages, des gens, des situations, et on se rend compte que des que l’occasion se presente, on se plonge avec reconnaissance dans de petites habitudes qui offrent le sentiment de faire partie, temporairement, d’un univers etranger.

Apres un mois de voyage en Inde, je realise en arrivant a Puri que je ressens une profonde fatigue. Toutes ces sensations, ces etonnements, ces bouleversements permanents, m’ont videe de mon energie. Pendant plusieurs jours, je me satisfais pleinement de ne rien faire. J’aspire juste a me reposer, et me contente d’aller au cours de yoga, et de rendre visite aux hotes cosmopolites du Z hotel quand j’ai envie de compagnie. Mes deplacements se limitent a ces 300 m le long de Ct road, ou se trouve tout ce dont j’ai besoin, cyber cafes, petits restaurants (le restaurant Peace est mon favori) et epiceries ou acheter eau minerale et papier toilette. Pour la soiree du nouvel an, je me suis jointe a la soiree organisee au Z hotel – buffet varie et delicieux, punch a volonte, musique et feu de camp dans le jardin, autour duquel un bel echantillon de nationalites se trouve rassemble. Espagnoles, Italiens, Suedois, Anglais, Allemands, Norvegiens, Sloveniens...

une fois le 1er de l'an passe, la ville se vide rapidemment. Les conducteurs de cycle rickshaws font desormais le pied de grue aux portes des hotels. Le prix de ma chambre passe a 150 roupies, puis a 100. Le long de CT road, on croise les memes visages de touristes, assis dans l’un des 3 cyber cafes, ou a la terrasse de la boulangerie, ou sortant d’un bureau de change. Une atmosphere de village regne sur cette petite enclave touristique. CT road, ce sont aussi les jeunes femmes a velo vetues de couleurs acidulees, les vaches blanches a bosses, les jeunes play boy qui deambulent, les mains dans les poches, les familles entassees dans les risckshaws, les motos petaradantes, les vendeurs de fruits, les vieilles ambassadors blanches aux formes rebondies qui croisent les voitures Tata dernier cri, les chiens errants. Les proprietaires des boutiques et restaurants vous disent bonjour, les vendeurs de chai et de samosas vous connaissent. Ils arrosent la route tous les apres midi pour rabattre la poussiere momentanement.

IMGP6124Au bout de 3 jours de repos total, je rassemble l’energie necessaire pour me lever tot et aller faire des photos du village de pecheurs. Quelques jours plus tard, je pars en excursion avec Karsten, un photographe allemand. Nous louons une petite moto et allons voir le fameux Sun Temple, a Konark, a 40 km de Puri. Un temple dedie au dieu soleil, monumental et tres beau. Des banians sont plantes tout autour des jardins.

Karsten a 44 ans, il est photographe depuis 15 ans. Il a couvert une multitude de IMGP6150sujets dans le monde entier, des prostituees seropositives au Burkina Faso aux stars du cinema bollywoodien. Aujourd’hui il a de plus en plus de mal a supporter les aspects commerciaux de son metier. Avant de venir passer ces 3 semaines en Inde, ou il est deja venu 6 fois, il a envisage de changer d’activite. Le lendemain de la balade au Sun Temple, alors qu’il etait dans l’eau au bord de la plage et s’appretait a monter dans une barque pour faire des photos de la peche en mer, son appareil photo en bandouliere, un enfant s’est approche de lui, son appareil a glisse et au meme moment une vague l’a recouvert. Ce concours de circonstances, l’enfant, la vague, a suffit pour noyer le moteur de son Nikon D2X, une bete de course a 5000 €... il m’a dit qu’il ne pouvait s’empecher de voir un lien entre son desir de changer de travail et cet affreux incident.

Au cours de yoga, j’ai rencontre un couple passionnant. Rebecca, une illustratrice anglaise, et Saramendra, un Indien de l’Orissa implique dans des mouvements de protestation contre les projets d’exploitation miniere dans la region. Il a tourne un documentaire sur les villageois qui se sont rassembles en groupements d’activistes pour lutter contre les compagnies minieres en bloquant les routes. Les projets de production d’alumium de ces compagnies etrangeres auront pour consequence la destruction d’ecosystemes qui abritent une biodiversite endemique, dont dependent des millions d’habitants. Ces villageois, illetres dans leur grande majorite, ont une conscience remarquable de la richesse de leur environnement et de leur mode de vie traditionnel. Ils refusent d’etre deplaces, de perdre leurs terres et leurs moyens de subsistance au nom d’un developpement a court terme. Ils resistent, malgre les emprisonnements et les morts causees par la police. Les medias indiens presentent ces villageois comme des „naxalites“, des communistes extremistes et fanatiques, des terroristes, en somme, opposes au progres. Une facon de les tourner en derision, de leur denier le droit a la parole. Les activistes se sont adresses maintes fois aux politiciens, qui font la sourde oreille a leurs revendications. Dans les zones rurales industrialisees, ou les miniers interviennent deja, les rejets de dechets acides empoisonnent les lacs et les sources, les nappes phreatiques se tarissent. La pollution condamne aussi bien le betail que les plantes, et empeche les villageois de suivre le cycle de rotation de culture des terres. Le documentaire est intitule „Earth Worm“ (ver de terre) car c’est ainsi que ces villageois de l’Orissa se definissent. Ils vivent de la terre et la font vivre, comme des vers de terre. Leur combat, aussi inegal soit-il, est une belle lecon de resistance au pouvoir des mutinationales avides. Ils ont conscience de la valeur de leurs ressources naturelles, et ne sont pas dupes des promesses faites par les miniers (Grande Bretagne, USA, Canada et Japon). Cette lutte obstinee des villageois est touchante et admirable. Et Saramendra, comme je m’en rends compte au fur et a mesure des discussions que nous avons, est l’un des leaders des mouvements de contestation politique et environnementale, non seulement dans le region, mais dans son pays et au-dela des frontieres, car la projection de son film en Norvege a entraine le retrait d’une compagnie miniere norvegienne du projet minier en Orissa. Son souhait d’eveiller les consciences et de renforcer l’unite des mouvements alternatifs anti-mondialistes se realise pas a pas.

IMGP6096Cela fait plus d’une semaine que je suis a Puri, ou je me sens desormais presque comme chez moi! Le spectacle de CT road m’est devenu familier, mais il continue a me plaire, tellememt vivant, tellement changeant et identique a la fois. Et puis je suis allee dans le reste de la ville aussi... Et je me suis rempli les yeux des couleurs du soleil couchant sur la plage, des femmes en saris sur fond de vague, des palmiers agitant leurs palmes poussiereuses dans la brise marine.

J’ai bien recharge mes batteries, et je me sens prete a repartir. Je prends le train mardi pour Madras, d’ou je compte aller a Mamalipuram, puis a Pondichery.

ps : J'ai rajoute des photos dans le message sur Bodhgaya.

Posté par eleonore collin à 13:44 - Puri - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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