03 décembre 2006
Colonie tibétaine à Delhi
Voici la rue où ce matin j'ai pris un chai (thé au lait aux epices) sur un banc, en regardant passer les lamas tibétains. Majnu Ka Tilla est une petite enclave de Delhi ou se sont refugiés les tibétains lorsque leur pays a été envahi par la Chine. Quelques rues etroites où se pressent les hotels, restaurants, échoppes, et un monastere dont s'échappent le son des gongs et des prières. En buvant mon the j'ai bavardé avec le Tibétain qui était assis à côté de moi. Je voulais savoir s'il y avait une bibliothèque ou un endroit où l'on pouvait se documenter sur l'histoire de cette petite colonie. Et je me suis retrouvée à parler de Zidane, Trézégué et Beckam! Cet homme paisible et souriant était l'un des joueurs de l'équipe nationale de foot du Tibet. Equipe éxilée en Inde, qui se deplace de temps en temps à l'etranger pour disputer un match : contre la Turquie récemment, contre l'Allemagne l'an prochain. Dans la lumière matinale où flottait le parfum de l'encens, cet aimable Tibétain m'a appris que Barthez était boudhiste et envoyait chaque année des dons à un monastere de Dharamssala. Le foot vient de me révéler sans doute son meilleur aspect :créer un sujet de discussion familier avec quelqu'un d'une toute autre culture. Parler avec animation de Victoria et David Beckam avec un Tibétain a Delhi, par un dimanche matin ensoleillé, cela m'a mise de bonne humeur.
Mais mon arrivée hier matin à l'aeroport était un peu moins réjouissante... En sortant du hall d'arrivée, où j'avais récupéré mon sac et changé des travellers chèques en roupies (58 roupies pour 1 euro) j'ai scruté la haie de chauffeurs qui se pressait de chaque côté du passage et attendaient des arrivants avec des pancartes plus ou moins lisibles. Impossible de voir mon nom. J'ai donc été vers une petite cabine téléphonique près de laquelle deux indiens étaient assis. Un nuage de fumée rappelant indiscutablement le chanvre indien (mais c'était peut-être des bidies) s'échappait de la cabine poussiéreuse. A ma question "Combien coûte un appel local?" le jeune qui semblait aux commandes du téléphone m'a lancé un péremptoire "It's by the meterrr" ce que j'ai compris comme chronometre. OK. J'ai decroché le combine et quand je lui ai dit qu'il n'y avait pas de tonalité, il s'est précipité en s'excusant pour brancher, apres moult tatonnements, un petit objet métallique sans lequel l'appareil restait muet. A l'hôtel, une femme m'a confirmé avoir envoyé quelqu'un me chercher. La minute de conversation m'a couté 70 roupies! plus d'un euro, ai-je calculé avant de dire "c'est cher pour un appel local" en regardant tour à tour les deux compères aux yeux noirs qui me fixaient sans ciller. "Oui... C'est cher." A fait le plus vieux, la mine et le ton dissuasifs. Bon, inutile d'insister, la prochaine fois je demanderai à voir le prix de la minute avant, et le "meterrr" après, là j'etais trop fatiguée pour discuter. Je suis donc retournée près de la haie de chauffeurs que j'ai lentement longée en examinant chaque panneau. Enfin j'ai trouvé mon nom imprimé sur une feuille de papier, tenue par un homme au visage sombre, les habits froissés et un peu echevelé. Il n'a pas eu l'air enchanté de me voir, et m'a fait remarquer d'un air lugubre, apres avoir pris mon sac, qu'il avait passé 3 h à m'attendre. En fait l'avion avait 1h30 de retard, et au lieu d'arriver à 5h il s'etait posé à 6h30. "Oui, l'avion avait du retard" ai-je marmonné, passablement refroidie par cet accueil de l'Incredible India.
Le froid de l'aube était saisissant. Par les hublots de l'avion, j'avais apercu une ville tres étalée, estompée par un brouillard rose. La première odeur, en sortant, etait celle du bois et des ordures brulés. La même que celle qui vous accueille en Afrique. Elle m'a reconfortée. Le chauffeur m'a fait monter dans une voiture blanche et a tout de suite fait preuve d'un sens de la conduite très particulier, mêlant une grande assurance à une étrange évaluation des distances. Apres un détour par le trottoir et quelques bonds, la voiture a pris la bonne direction et nous sommes sortis du parking, non sans quelques mots furieux à l'adresse d'une voiture garée devant nous. Sur la route menant a Delhi, j'avais le coeur qui battait vite, en partie à cause de la conduite de mon charmant chauffeur, en partie à cause de la fatigue. Mais surtout à cause de ce moment terriblement exaltant et effrayant où l'on arrive dans un pays inconnu. Le long de la route, des arbres poussiéreux où s'accrochaient des colliers d'oeillets d'Inde en offrande, des tas d'ordures, des singes sur les trottoirs. Des piétons allant au travail, et la circulation déjà impressionante malgré l'heure matinale. En chemin le chauffeur a tenté de me vendre un tour en voiture jusqu'a Agra, pour voir le Taj Mahal, sans insister. Nous avons traversé des faubourgs crasseux, où des façades lépreuses côtoyaient de sublimes entrelacs surmontés de coupoles. Le taxi s'est arreté a l'entrée d'une étroite ruelle bordée de hautes facades et j'ai suivi le chauffeur jusqu'à l'hôtel. 
Apres avoir deposé mes affaires dans ma chambre, je suis montée sur la terrasse voir la vue sur la rivière Yamuna dont parlait mon guide de voyage. Le froid était toujours cinglant et les fanions aux couleurs de l'arc-en-ciel, que les Tibétains acrochent au toit de leur maison pour attirer la chance, claquaient au vent. Je suis allée me coucher epuisée, complètement déboussolée et me demandant ce que j'etais venue chercher ici...
Voici la chambre de l'hotel Wongden House ou je me suis finalement réveillee hier samedi, à 14h30 heure
locale, alors qu'il etait 9h30 en France. Je me sentais déjà un peu mieux, et après une bonne douche je suis descendue au restaurant de l'hôtel. J'ai commandé des noodles tibétaines au poulet (un grand bol de soupe aux nouilles, légumes et morceaux de poulet, assez bonne), un thé au citron et de l'eau en bouteille, le tout pour 80 roupies. Dans la salle, des Tibétains et quelques touristes. Des lamas vêtus de rouge, téléphone portable à l'oreille, font se télescoper sous mes yeux traditions séculaires et technologie. A la table à côté de moi, un couple de suisses s'est installé. La femme parle avec l'air d'une voyageuse avertie et fortunée, des meubles qu'ils pourraient faire fabriquer pour envoyer chez eux. La règle tacite entre les touristes que j'ai croisé ici semble être de s'ignorer, comme si en faisant semblant de ne pas se voir on faisait aussi semblant d'être seul à avoir le privilège d'être ici. Dans les rues de la colonie tibétaine, on voit déambuler quelques occidentaux style routard arborant bijoux tibétains (colliers, bagues et boucles d'oreille de turquoise et corail sur de l'argent) et mine blasée.
L'estomac plein, reposée, j'etais prête a affronter Delhi. La receptionniste, lorsque je lui ai demandé comment faire pour aller en ville, à Connaught Place, m'a expliqué que je n'avais qu'à prendre le métro! D'abord un ricshaw (soit cycle rickshaw, soit auto rickshaw, le premier coûtant deux fois moins cher maisprenant deux fois plus de temps), jusqu'à la station de métro, puis je n'avais qu'à prendre une ligne directe. Eh oui. Le métro. Alors voila les premières visions que j'ai eu des moyens de transport locaux : 
Le cycle rickshaw. Je vous laisse imaginer comment on se sent assis derriere un conducteur qui pédale pour vous emmener là ou vous allez. Pas très fier. Et quand il se jette au milieu de la circulation d'une grande artère dans un flot de voitures, camions et bus. Là, on a le coeur qui remonte dans la gorge. Derrière la plupart des véhicules à moteur on lit "Please horn", SVP klaxonnez! Alors tout le monde klaxonne sans retenue. Et chaque seconde, un miracle se produit : le rickshaw est passé sans encombre!
L'entrée du metro, à la station Vidan Shavaa, est déserte, flambant neuve et complètement incongrue. L'intérieur est d'une propreté incroyable, les sols brillent et des plantes en pot s'alignent le long des murs. On achète un jeton en plastique et on passe sous un détecteur de metaux avant d'accéder au quai. Apparemment, de nombreux indiens empruntent le metro pour la première fois : ils sont aussi embarassés que moi avec leur jeton.
Je descend a Connaught Place, une vaste place circulaire, bordée d'arcades sous lesquelles défile une foule d'Indiens au pas pressé, de vendeurs, et de touristes. A intervalles réguliers, de jeunes indiens m'emboitent le pas et entamment une discussion calquée sur un modèle unique : "De quel pays venez-vous, ah la France, bonzour comment ca ba? Ou allez-vous? Pour combien de temps en Inde? Je suis étudiant, je vais a Goa, jolies plages, vous allez la-bas?" Ils n'insistent pas longtemps car je prend mon air le plus bougon et leur repond par monosyllabes. J'achète quelques cartes postales représentant des dieux aux couleurs eclatantes, kitchissimes. Par chance, je tombe sur l'office du tourisme gouvernemental (le Lonely Planet déconseille fortement de s'adresser à des bureaux ou agences privés) qui est encore ouvert a 16h. Là, un Indien efficace et serviable qui me dit s'appeler Manu, va m'aider à réserver des billets de train de Delhi à Hardiwar (la ville la plus proche de Rishikesh où je veux aller admirer les temples, et observer l'engouement des occidentaux pour le yoga, les ashrams et la spiritualité), puis pour Bénarès et Calcutta. Il réserve par telephone et un jeune commis est dépêché pour retirer les billets à la gare. Normalement, tout se fait par internet, et les billets sont imprimés sur place. Mais pas aujourd'hui. Donc j'attends pendant plus de deux heures (à peine 2 heures, me semble-t-il, car en Guinée... mais c'est une autre histoire!) et j'ai mes trois billets de train entre les mains, avec toutes les explications nécessaires, telles que nom de la gare de départ, numéro du train, etc.
Pendant qu'on attend, Manu me dit que d'ici 2010 les vieux bazars de Delhi, les rickshaws et tout ce qui fait la spécificité et, à nos yeux de touristes, le charme de Delhi, aura été balayé par un grand vent de modernisme. Remplacés par un vaste réseau de metro, des taxis climatisés et de grands magasins de luxe. "Delhi sera aussi chère que Paris ou New York, et en arrivant à l'aéroport, on se demandera où on est" déclare-t-il fièrement. Il me fait apporter un chai, et ne rate pas une occasion de crier sur les jeunes employés qu'il trouve trop bruyants, trop lents et inefficaces. Il dit que la mentalité indienne, dans les grandes villes, est d'une grande modernité, mais que la vie ne change pas assez vite. C'est pour ça qu'il veut aller vivre à Londres et s'y faire naturaliser anglais. Pourtant il déteste les britanniques, pour leur arrogance et leur manque de respect... Il critique férocement la corruption de son propre pays et juste après, il met en avant les qualités typiquement indiennes. Soif de modernité, de richesse, impatience face à la pesanteur sociale de son pays... et un paquet de paradoxes à la minute.
Dans l'avion de Londres à Delhi, j'ai voyagé à côté d'une jeune femme originaire du Penjab, une region du nord de l'Inde. Elle portait un joli salwar kamiz, une longue tunique sur un pantalon. Souriante, chaleureuse, elle m'a tout de suite adressé la parole et m'a laissé son email pour que je lui envoie des photos de Rishikesh, ou elle rêve d'aller, sans en avoir le temps. Hardeep vit au Canada depuis 24 ans, elle a quitté l'Inde quand elle avait 17 ans. Elle était un peu nerveuse à l'idée de remettre les pieds dans son pays natal, où sa dernière visite remonte à 15 ans. Elle y amenait son fils, qui a 15 ans justement, pour un séjour d'un mois. Naturalisée canadienne, elle m'a dit qu'elle préférait le Canada. Pourquoi? Parce que les gens y respectent les lois, et payent leurs impôts et les taxes sans s'offusquer. Et parce que tout fonctionne. De l'Inde, elle m'a confié, en baissant la voix, qu'elle déteste la saleté, le fait que les riches s'enrichissent et les pauvres s'appauvrissent. Le non respect des lois, la corruption. Elle a ajouté, sans avoir l'air d'y croire "Peut-etre que ça a changé". Après l'aterrissage, elle a pointé d'un doigt désaprobateur les zones de terre battue le long de la piste, en faisant remarquer à son fils qu'elles auraient dû être couvertes de pelouse bien nette. Etrange mélange de honte et d'amour pour l'Inde de ces Indiens qui sont ou souhaitent être naturalisés dans d'autres pays...
Cela fait près de 4h que je suis dans mon petit box sur internet, sur le poste à côté se sont succédés lamas pianotant allègrement sur le clavier et touristes, il est 14h ici et je commence à avoir faim. Je vais essayer un autre restaurant ce midi. J'ai encore tellement de choses à ecrire et partager, mais il faut faire le tri!
Cet apres midi je vais retourner me promener à Delhi, l'esprit leger maintenant que j'ai mes billets de train. Je pars demain soir pour Hardiwar, par un train de nuit. Bon, à nous noodles et lassi!
05 décembre 2006
Arnaque sauce indienne
La journée de dimanche est vite passée... Je ne suis pas retournée en ville, préférant profiter de l'atmosphère tranquille de la petite enclave tibétaine. Le spectacle de la rue donne envie de s'asseoir et de le contempler, indéfiniment. Des bonzes vêtus de superbes couleurs cerise, orange, pourpre, passent tranquillement. En fin d'après midi, je monte sur la terrasse de l'hotel, écrire en regardant le ciel changer peu à peu de couleur. Des corneilles passent au-dessus des toits en croassant, et en bas, sur les rives de la Yamuna, des enfants jouent avec des cerfs-volants, de simples losanges de tissu. Une brume gris-rose monte de l'horizon. L'air est doux. Je réalise peu a peu que je suis en Inde. La lumière jaune pale du soleil couchant éclaire le pont, à ma gauche, où passent voitures et camions. Le son des klaxons nous parvient, assourdi par la distance. Deux filles, apparemment hollandaises, prennent le the à une table sur la terrasse. Des effluves de patchouli me parviennent portées par le vent.
Je consulte mon guide de voyage. En regardant les tarifs des billets de train entre Delhi et Hardiwar, ma prochaine destination, un doute affreux m'assaille. Ce n'est pas du tout ce que j'ai payé! Je revois alors le déroulement de la scène la veille, lorsque cet employé si empressé m'a vendu les billets de train. Tout s'est passé vite, et j'etais encore fatiguée, mon horloge biologique completement décalée... Voici au ralenti, comment ça s'est passé : d'abord, l'endroit se présentait comme un centre d'information touristique, et non comme une agence de voyage. Les locaux étaient modernes, propres, équipés d'ordinateurs... J'ai demandé une carte de Delhi, que j'ai eu, gratuitement bien sur. Ensuite, bombardée de questions, j'ai admis que je venais d'arriver et que je ne comptais pas rester à Delhi (deux evidences, car un voyageur averti ne rentre PAS dans ce genre d'endrot... et personne ne souhaite s'éterniser à Delhi!). Donc, serviable, l'employé, qui me sert du "Yes Ma'am, please Ma'am" à chaque instant, regarde sur l'ordinateur les horaires des trains qui m'intéressent. Mais, ah, quel ennui, le site des chemins de fer indiens ne marche pas! Aucun problème, il sort une épaisse brochure et me dit que les tarifs sont en fonction des km (logique) et ça tombe bien, il connait par coeur les distances entre Delhi et Haridwar, puis Bénarès, puis Calcutta, et à chaque fois, comme un prestidigitateur sortant des lapins de son chapeau, il annonce une distance et m'indique sur son guide le tarif correspondant... Mais tout est rapide, il me demande en même temps les dates auxquelles je veux voyager, me parle des saisons, de choses et d'autres, fait servir un thé, m'explique les differences entre la 2e et 3e classe, sort sa calculette pour faire des additions, des divisions, me donner l'equivalence en euros, pour chaque classe, etc. Puis quand les dates sont fixées, il passe un coup de telephone et me dit qu'il n'y a plus qu'à attendre, apres m'avoir convaincue de prendre des billets 2e classe, qui ne me coûteront que 27 euros de plus, pour les 3 billets... Quand finalement les billets arrivent, il me dit, ah, il n'y avait plus de places en 2e classe, ce sont des 3e classe. Donc moins cher, et comme j'ai deja accepté le prix, je ne pense pas à vérifier... Je revois le soin qu'il a mis ensuite à noter sur des feuilles de papier toutes les informations concernant le voyage (nom de la gare, du train, numero du quai etc) avant de l'agrafer soigneusement sur le billet, dissimulant ainsi tout ce qui etait imprimé dessus, et de me dire "Gardez ça comme ça jusqu'à votre depart". Voila comment on arnaque sans en avoir l'air une touriste tout juste descendue de l'avion! Donc, le lendemain soir, sur la terrase, je reprends les trois billets de train, dégrafe les papiers, et additionne les montants. J'ai tout simplement payé plus du double! Soit environ 75 euros au lieu de 35. Je me sens complètement stupide. Pendant que je rumine sur ma naiveté sans borne, les deux jeunes hollandaises m'invitent à partager leur thé au gingembre. Je leur raconte ma mésaventure et elles s'écrient toutes les deux que ce genre de chose arrive en permanence ici. Ce qui ne me console pas du tout. Elles ajoutent qu'il est tres difficile de se faire rembourser de l'argent. De toute facon, c'est ce que je vais essayer de faire dès le lendemain. En attendant, inutile de me morfondre davantage. Je passe un moment à bavarder avec ces deux soeurs très sympas, qui me donnent quelques adresses d'hotels et nous allons ensuite manger ensemble.
Au milieu de la nuit, un vacarme épouvantable me réveille. Portes ouvertes, claquées, rouvertes, bruits de meubles déplacés... Il est trois heures du matin et on dirait qu'ils déménagent toutes les chambres de l'étage. Pour completer le boucan, des chiens aboient tout près. Au bout d'un moment, le silence revient. Mais j'ai toutes les peines du monde a me rendormir, tournant et retournant dans ma tête ce que je vais dire a cet escroc de l'agence. Quand je me lève vers 8h30, un épais brouillard est posé sur la ville. Je prends ma douche (chaude, heureusement) au son des psalmodies monotones des moines et des gongs qui résonnent tout pres. Apres avoir pris un petit déjeuner et reglé ma note d'hotel, je pars accomplir ma premiere mission de la journée : aller déposer mon sac à dos à la consigne de la gare. Je prends un auto-rickshaw, sur les conseils de la réceptionniste, pour rejoindre Nizzamudin Station, qui se trouve presque à l'autre bout de la ville - en metro ce serait plus long, plus cher et plus compliqué. Zigzags dans la circulation, le brouillard, la pollution et la poussière. Il fait presque froid. Une fois mon sac deposé a la consigne, et une petite prière adressée a mes anges gardiens pour qu'il soit toujours là à mon retour, je reprends un ricshaw pour Connaught Place où se tient cette infame agence. Le chauffeur essaye de me déposer avant, mais dommage pour lui, je connais ma destination, et je lui reponds que non, nous ne sommes pas arrivés. OK, dit-il sans insister. Arrivée à l'agence, je constate avec soulagement que le huileux Manu est bien là. Il n'a pas l'air enchanté de me voir et me salue assez froidement. "Je crois qu'on a des choses à régler", lui dis-je tout de suite. "Oui, montez dans mon bureau" s'empresse-t-il de répondre. "J'ai vérifié le prix des billets de train et j'ai decouvert que vous m'aviez fait payer le double du prix! Ce n'est pas normal du tout." Il prétend que ce sont les frais de confirmation, les taxes de je ne sais quoi. "Montrez-moi un papier qui mentionne ces tarifs" Evidemment il ne peut pas. Il convient qu'il aurait dû m'avertir qu'il prenait une commission et m'en donner le montant. "Soit vous me remboursez, soit je vais au poste de police avec mon reçu et les billets de train". Même si je ne sais pas où se trouve le poste de police et que je doute que mon problème les intéresse. Mais cette perspective n'a pas l'air de lui plaire. Bref, il propose d'abord de me rembourser 1300 roupies, alors qu'il m'en doit 2300. Finalement j'obtiens qu'il me rende 1900 roupies (ce qui lui laisse quand meme une marge de 400 roupies, soit environ 7 euros). Je quitte son bureau soulagée d'avoir pu récupérer la majeure partie de ce qu'il m'avait pris et pas mécontente de son air vexé et déconfit. Je me dis que c'était une bonne leçon, que ça ne s'est pas trop mal terminé. Ouvre grand tes yeux et tes oreilles, reflechis bien à ce que tu fais, et mefies toi, me dit ma petite voix (un peu tard, mais les dégats ne sont que financiers et modérés).
Apres ça, je n'ai pas tellement envie de me promener dans la foule de Delhi. Je reprends un rickshaw et vais voir un temple. Je commence à apprecier la circulation au moyen de ces drôles de véhicules qui bourdonnent comme de gros insectes jaunes et verts et slalomment comme des auto tamponneuses! Arrivée au temple hindou, qui ressemble vaguement à un gros gâteau à la creme, je dois laisser mon appareil photo à l'entrée et enlever mes chaussures. L'employé me montre le petit placard où il va ranger mon precieux appareil en echange d'un jeton de plastique. Pénible minute d'indécision. En voyant mon hésitation, il prend évidemment un air offensé. "Safe, safe" répète-t-il en me montrant sa carte plastifiée où figurent sa photo et sa fonction. Bon allez, j'emballe mon appareil dans un sac en plastique opaque et prends le jeton. Une fois dans le temple, ou une musique hindoue résonne sous les voutes, je trouve le contact du marbre sous mes pieds nus agréable. J'essaye de me détendre et de relativiser mes recentes expériences. L'endroit est calme, quelques couples se promènent, déposent des offrandes, des coupelles de fleurs vendues a un stand devant le temple, et se font marquer le front d'un point rouge entre les deux yeux. En m'accoudant à une balustrade, je découvre qu'à côté du temple, il y a un jardin où les gens sont chaussés et se photographient. Je decide que ma visite a assez duré (heureusement, l'entrée était gratuite) et je récupère mon appareil photo avec soulagement. En sortant je croise un couple de touristes occidentaux qui portent chacun une coupelle de fleurs, l'air emprunté, et suivent un guide qui les mène au temple. Ils ne savent pas non plus qu'ils doivent enlever leurs chaussures pour entrer. Je trouve bizarre de mimer des rituels que l'on ne comprend pas. Ca sonne faux, tout comme l'allure de certaines etrangères vêtues de pied en cap a l'indienne. Les saris sont ravissants, mais cela dépend de la facon dont ils sont portés.
Les jardins du temple offrent un assortiment de sculptures d'un gout douteux, rhinoceros bleus, grottes en ciment rose gencive, et un peu partout des pèse-personne au cadran clignotant comme des juke boxes. Au détour d'un bassin vide, je tombe sur un photographe qui expose des clichés en noir et blancs sur lesquels des modèles posent devant des fonds variés : tour de Pise, Taj Mahal, fleur de lotus, Krishna... La plupart des visages indiens sur les photos portent des lunettes de soleil à la Starski et Hutch. Le stand n'est pas tout récent! Le photographe utilise un vieil appareil photo à chambre noire. Pour 30 roupies, je me fais tirer le portrait sur fond de dieux hindous. Ce sera un souvenir tout à fait approprié de ce parc kitsh à souhait. En attendant qu'il fasse le tirage, je prends un thé à un petit café. Une touriste s'assoit a une table à côté et nous entamons une conversation à bâtons rompus. L'anglais se prête particulièrement bien à ce genre de discussions entre étrangers qui se rencontrent en voyageant. Le "you" évite d'avoir à choisir entre le "tu" et le "vous". La jeune femme est indienne sans l'être : elle en a l'apparence, mais ses vêtements et son comportement sont ceux d'une européenne. Elle est medecin et vit en Allemagne depuis longtemps. Elle parle hindi et vivait à Delhi quand elle était petite. Elle est logée chez des cousins, mais ce sent étrangère, ne sait pas comment marchander, ni si les prix sont justes. Elle a sur le front une tache rouge qu'on lui a mise au temple. Elle a du la frotter en remetttant une mèche de cheveux en place, et elle s'est taché au-dessus d'un sourcil. Cela ajoute à son air un peu maladroit, hésitant, décalé. Elle dit qu'elle a peur de se promener dans Delhi où elle cherche en vain des cafés ou s'asseoir pour prendre un thé en contemplant la vie autour d'elle. Elle est entrée dans un café dans le centre de New Delhi, qui avait une terrasse, mais il y avait seulement des hommes, et pour les femmes, un espace était reservé à l'intérieur. Elle s'est sentie mal à l'aise et est partie. Elle ajoute que sa famille passe son temps à lui dire de faire attention, de ne pas aller ici où là parce que c'est dangereux, de ne pas prendre le bus. Elle est arrivée samedi, comme moi, pour passer un mois en Inde et raconte qu'avant, aller se promener dans les bazars de Delhi était excitant, mais plus maintenant. Elle s'interroge : est-ce parce que l'Inde a changé ou seulement parce qu'elle-même a changé? Elle m'apprend que le temple a été construit par un riche homme d'affaire indien, Birla, comme un investissement financier, et que l'endroit n'est pas vraiment considéré comme sacré. En tout cas, les jardins n'ont pas du tout une atmosphère de lieu saint! Comme il est 17h et que le jour décline, elle dit qu'elle préfère rentrer avant qu'il ne fasse sombre. Nous nous souhaitons mutuellement un bon séjour, et je vais à la gare.
Apres avoir mangé dans un petit restaurant à l'occidentale à l'entrée de la gare, je vais m'installer dans la salle d'attente réservée aux femmes. Les annonces en anglais et hindi se succèdent, pour prévenir les passagers que leur train aura 1h, 2h, 2h30 de retard. Hum, ca promet. Des femmes dorment sur les bancs de fer, emmitouflées dans de minces couvertures. Les moustiques rôdent. Il fait de plus en plus froid. Par terre, a quelques mètres de moi, une femme décharnée aux cheveux blancs a étendu un chiffon crasseux et s'est allongée, tournée vers le mur. Un rat trotte tout autour de la salle, qu'il partage avec un gros cafard. Plus rapide, ce dernier échappe au rat qui le poursuit et se réfugie sous les tissus de la femme qui dort par terre. Assise sur le banc, juste a côté, une jeune Indienne aux cheveux coupés courts écoute de la musique sur son baladeur MP3 I-pod, son ordinateur portable pres d'elle...
Finalement, mon train est à l'heure. J'ai une couchette en 3e classe avec air conditionné. Il n'y a pas de compartiments fermés. C'est étonnamment propre. J'ai pour voisins deux jeunes couples qui ont l'air de partir en vacances. Un employé passe en distribuant des couvertures, des oreillers et des draps propres pour chaque passager. Que de bonnes surprises, tout d'un coup! Je cadenasse mon sac a dos sous la banquette et monte sur ma couchette. Vers minuit, une demie-heure après le départ, chacun commence à déplier sa couchette, à faire son lit et petit à petit tout le monde se couche et s'endort. Je dors en haut. Les lumières sont éteintes et c'est une drôle de sensation, d'être comme ça, allongée dans un train où tant de gens dorment en même temps, un train qui file vers le nord de l'Inde. Quelques ronflement se font entendre. Je me sens tout à fait bien, en sécurité, contente d'être la. Consciente d'avoir plein de choses qui m'attendent, des découvertes, des paysages, des rencontres... Des pages vierges s'étendent devant moi et leur contenu m'intéresse bigrement. Parfois le train ralentit, s'arrête au milieu de nulle part. Au bout d'un moment il repart. Je finis par m'endormir profondement.


















