Valises de rêves

l'imagination la plus folle a moins de ressources que le destin

05 décembre 2006

Arnaque sauce indienne

La journée de dimanche est vite passée... Je ne suis pas retournée en ville, préférant profiter de l'atmosphère tranquille de la petite enclave tibétaine. Le spectacle de la rue donne envie de s'asseoir et de le contempler, indéfiniment. Des bonzes vêtus de superbes couleurs cerise, orange, pourpre, passent tranquillement. En fin d'après midi, je monte sur la terrasse de l'hotel, écrire en regardant le ciel changer peu à peu de couleur. Des corneilles passent au-dessus des toits en croassant, et en bas, sur les rives de la Yamuna, des enfants jouent avec des cerfs-volants, de simples losanges de tissu. Une brume gris-rose monte de l'horizon. L'air est doux. Je réalise peu a peu que je suis en Inde. La lumière jaune pale du soleil couchant éclaire le pont, à ma gauche, où passent voitures et camions. Le son des klaxons nous parvient, assourdi par la distance. Deux filles, apparemment hollandaises, prennent le the à une table sur la terrasse. Des effluves de patchouli me parviennent portées par le vent.

Je consulte mon guide de voyage. En regardant les tarifs des billets de train entre Delhi et Hardiwar, ma prochaine destination, un doute affreux m'assaille. Ce n'est pas du tout ce que j'ai payé! Je revois alors le déroulement de la scène la veille, lorsque cet employé si empressé m'a vendu les billets de train. Tout s'est passé vite, et j'etais encore fatiguée, mon horloge biologique completement décalée... Voici au ralenti, comment ça s'est passé : d'abord, l'endroit se présentait comme un centre d'information touristique, et non comme une agence de voyage. Les locaux étaient modernes, propres, équipés d'ordinateurs... J'ai demandé une carte de Delhi, que j'ai eu, gratuitement bien sur. Ensuite, bombardée de questions, j'ai admis que je venais d'arriver et que je ne comptais pas rester à Delhi (deux evidences, car un voyageur averti ne rentre PAS dans ce genre d'endrot... et personne ne souhaite s'éterniser à Delhi!). Donc, serviable, l'employé, qui me sert du "Yes Ma'am, please Ma'am" à chaque instant, regarde sur l'ordinateur les horaires des trains qui m'intéressent. Mais, ah, quel ennui, le site des chemins de fer indiens ne marche pas! Aucun problème, il sort une épaisse brochure et me dit que les tarifs sont en fonction des km (logique) et ça tombe bien, il connait par coeur les distances entre Delhi et Haridwar, puis Bénarès, puis Calcutta, et à chaque fois, comme un prestidigitateur sortant des lapins de son chapeau, il annonce une distance et m'indique sur son guide le tarif correspondant... Mais tout est rapide, il me demande en même temps les dates auxquelles je veux voyager, me parle des saisons, de choses et d'autres, fait servir un thé, m'explique les differences entre la 2e et 3e classe, sort sa calculette pour faire des additions, des divisions, me donner l'equivalence en euros, pour chaque classe, etc. Puis quand les dates sont fixées, il passe un coup de telephone et me dit qu'il n'y a plus qu'à attendre, apres m'avoir convaincue de prendre des billets 2e classe, qui ne me coûteront que 27 euros de plus, pour les 3 billets... Quand finalement les billets arrivent, il me dit, ah, il n'y avait plus de places en 2e classe, ce sont des 3e classe. Donc moins cher, et comme j'ai deja accepté le prix, je ne pense pas à vérifier... Je revois le soin qu'il a mis ensuite à noter sur des feuilles de papier toutes les informations concernant le voyage (nom de la gare, du train, numero du quai etc) avant de l'agrafer soigneusement sur le billet, dissimulant ainsi tout ce qui etait imprimé dessus, et de me dire "Gardez ça comme ça jusqu'à votre depart". Voila comment on arnaque sans en avoir l'air une touriste tout juste descendue de l'avion! Donc, le lendemain soir, sur la terrase, je reprends les trois billets de train, dégrafe les papiers, et additionne les montants. J'ai tout simplement payé plus du double! Soit environ 75 euros au lieu de 35. Je me sens complètement stupide. Pendant que je rumine sur ma naiveté sans borne, les deux jeunes hollandaises m'invitent à partager leur thé au gingembre. Je leur raconte ma mésaventure et elles s'écrient toutes les deux que ce genre de chose arrive en permanence ici. Ce qui ne me console pas du tout. Elles ajoutent qu'il est tres difficile de se faire rembourser de l'argent. De toute facon, c'est ce que je vais essayer de faire dès le lendemain. En attendant, inutile de me morfondre davantage. Je passe un moment à bavarder avec ces deux soeurs très sympas, qui me donnent quelques adresses d'hotels et nous allons ensuite manger ensemble.

Au milieu de la nuit, un vacarme épouvantable me réveille. Portes ouvertes, claquées, rouvertes, bruits de meubles déplacés... Il est trois heures du matin et on dirait qu'ils déménagent toutes les chambres de l'étage. Pour completer le boucan, des chiens aboient tout près. Au bout d'un moment, le silence revient. Mais j'ai toutes les peines du monde a me rendormir, tournant et retournant dans ma tête ce que je vais dire a cet escroc de l'agence. Quand je me lève vers 8h30, un épais brouillard est posé sur la ville. Je prends ma douche (chaude, heureusement) au son des psalmodies monotones des moines et des gongs qui résonnent tout pres. Apres avoir pris un petit déjeuner et reglé ma note d'hotel, je pars accomplir ma premiere mission de la journée : aller déposer mon sac à dos à la consigne de la gare. Je prends un auto-rickshaw, sur les conseils de la réceptionniste, pour rejoindre Nizzamudin Station, qui se trouve presque à l'autre bout de la ville - en metro ce serait plus long, plus cher et plus compliqué. Zigzags dans la circulation, le brouillard, la pollution et la poussière. Il fait presque froid.  Une fois mon sac deposé a la consigne, et une petite prière adressée a mes anges gardiens pour qu'il soit toujours là à mon retour, je reprends un ricshaw pour Connaught Place où se tient cette infame agence. Le chauffeur essaye de me déposer avant, mais dommage pour lui, je connais ma destination, et je lui reponds que non, nous ne sommes pas arrivés. OK, dit-il sans insister. Arrivée à l'agence, je constate avec soulagement que le huileux Manu est bien là. Il n'a pas l'air enchanté de me voir et me salue assez froidement. "Je crois qu'on a des choses à régler", lui dis-je tout de suite. "Oui, montez dans mon bureau" s'empresse-t-il de répondre. "J'ai vérifié le prix des billets de train et j'ai decouvert que vous m'aviez fait payer le double du prix! Ce n'est pas normal du tout." Il prétend que ce sont les frais de confirmation, les taxes de je ne sais quoi. "Montrez-moi un papier qui mentionne ces tarifs" Evidemment il ne peut pas. Il convient qu'il aurait dû m'avertir qu'il prenait une commission et m'en donner le montant. "Soit vous me remboursez, soit je vais au poste de police avec mon reçu et les billets de train". Même si je ne sais pas où se trouve le poste de police et que je doute que mon problème les intéresse. Mais cette perspective n'a pas l'air de lui plaire. Bref, il propose d'abord de me rembourser 1300 roupies, alors qu'il m'en doit 2300. Finalement j'obtiens qu'il me rende 1900 roupies (ce qui lui laisse quand meme une marge de 400 roupies, soit environ 7 euros). Je quitte son bureau soulagée d'avoir pu récupérer la majeure partie de ce qu'il m'avait pris et pas mécontente de son air vexé et déconfit. Je me dis que c'était une bonne leçon, que ça ne s'est pas trop mal terminé. Ouvre grand tes yeux et tes oreilles, reflechis bien à ce que tu fais, et mefies toi, me dit ma petite voix (un peu tard, mais les dégats ne sont que financiers et modérés).

Apres ça, je n'ai pas tellement envie de me promener dans la foule de Delhi. Je reprends un rickshaw et vais voir un temple. Je commence à apprecier la circulation au moyen de ces drôles de véhicules qui bourdonnent comme de gros insectes jaunes et verts et slalomment comme des auto tamponneuses! Arrivée au temple hindou, qui ressemble vaguement à un gros gâteau à la creme, je dois laisser mon appareil photo à l'entrée et enlever mes chaussures. L'employé me montre le petit placard où il va ranger mon precieux appareil en echange d'un jeton de plastique. Pénible minute d'indécision. En voyant mon hésitation, il prend évidemment un air offensé. "Safe, safe" répète-t-il en me montrant sa carte plastifiée où figurent sa photo et sa fonction. Bon allez, j'emballe mon appareil dans un sac en plastique opaque et prends le jeton. Une fois dans le temple, ou une musique hindoue résonne sous les voutes, je trouve le contact du marbre sous mes pieds nus agréable. J'essaye de me détendre et de relativiser mes recentes expériences. L'endroit est calme, quelques couples se promènent, déposent des offrandes, des coupelles de fleurs vendues a un stand devant le temple, et se font marquer le front d'un point rouge entre les deux yeux. En m'accoudant à une balustrade, je découvre qu'à côté du temple, il y a un jardin où les gens sont chaussés et se photographient. Je decide que ma visite a assez duré (heureusement, l'entrée était gratuite) et je récupère mon appareil photo avec soulagement. En sortant je croise un couple de touristes occidentaux qui portent chacun une coupelle de fleurs, l'air emprunté, et suivent un guide qui les mène au temple. Ils ne savent pas non plus qu'ils doivent enlever leurs chaussures pour entrer. Je trouve bizarre de mimer des rituels que l'on ne comprend pas. Ca sonne faux, tout comme l'allure de certaines etrangères vêtues de pied en cap a l'indienne. Les saris sont ravissants, mais cela dépend de la facon dont ils sont portés.

Les jardins du temple offrent un assortiment de sculptures d'un gout douteux, rhinoceros bleus, grottes en ciment rose gencive, et un peu partout des pèse-personne au cadran clignotant comme des juke boxes. Au détour d'un bassin vide, je tombe sur un photographe qui expose des clichés en noir et blancs sur lesquels des modèles posent devant des fonds variés : tour de Pise, Taj Mahal, fleur de lotus, Krishna... La plupart des visages indiens sur les photos portent des lunettes de soleil à la Starski et Hutch. Le stand n'est pas tout récent! Le photographe utilise un vieil appareil photo à chambre noire. Pour 30 roupies, je me fais tirer le portrait sur fond de dieux hindous. Ce sera un souvenir tout à fait approprié de ce parc kitsh à souhait. En attendant qu'il fasse le tirage, je prends un thé à un petit café. Une touriste s'assoit a une table à côté et nous entamons une conversation à bâtons rompus. L'anglais se prête particulièrement bien à ce genre de discussions entre étrangers qui se rencontrent en voyageant. Le "you" évite d'avoir à choisir entre le "tu" et le "vous". La jeune femme est indienne sans l'être : elle en a l'apparence, mais ses vêtements et son comportement sont ceux d'une européenne. Elle est medecin et vit en Allemagne depuis longtemps. Elle parle hindi et vivait à Delhi quand elle était petite. Elle est logée chez des cousins, mais ce sent étrangère, ne sait pas comment marchander, ni si les prix sont justes. Elle a sur le front une tache rouge qu'on lui a mise au temple. Elle a du la frotter en remetttant une mèche de cheveux en place, et elle s'est taché au-dessus d'un sourcil. Cela ajoute à son air un peu maladroit, hésitant, décalé. Elle dit qu'elle a peur de se promener dans Delhi où elle cherche en vain des cafés ou s'asseoir pour prendre un thé en contemplant la vie autour d'elle. Elle est entrée dans un café dans le centre de New Delhi, qui avait une terrasse, mais il y avait seulement des hommes, et pour les femmes, un espace était reservé à l'intérieur. Elle s'est sentie mal à l'aise et est partie. Elle ajoute que sa famille passe son temps à lui dire de faire attention, de ne pas aller ici où là parce que c'est dangereux, de ne pas prendre le bus. Elle est arrivée samedi, comme moi, pour passer un mois en Inde et raconte qu'avant, aller se promener dans les bazars de Delhi était excitant, mais plus maintenant. Elle s'interroge : est-ce parce que l'Inde a changé ou seulement parce qu'elle-même a changé? Elle m'apprend que le temple a été construit par un riche homme d'affaire indien, Birla, comme un investissement financier, et que l'endroit n'est pas vraiment considéré comme sacré. En tout cas, les jardins n'ont pas du tout une atmosphère de lieu saint! Comme il est 17h et que le jour décline, elle dit qu'elle préfère rentrer avant qu'il ne fasse sombre. Nous nous souhaitons mutuellement un bon séjour, et je vais à la gare.

Apres avoir mangé dans un petit restaurant à l'occidentale à l'entrée de la gare, je vais m'installer dans la salle d'attente réservée aux femmes. Les annonces en anglais et hindi se succèdent, pour prévenir les passagers que leur train aura 1h, 2h, 2h30 de retard. Hum, ca promet. Des femmes dorment sur les bancs de fer, emmitouflées dans de minces couvertures. Les moustiques rôdent. Il fait de plus en plus froid. Par terre, a quelques mètres de moi, une femme décharnée aux cheveux blancs a étendu un chiffon crasseux et s'est allongée, tournée vers le mur. Un rat trotte tout autour de la salle, qu'il partage avec un gros cafard. Plus rapide, ce dernier échappe au rat qui le poursuit et se réfugie sous les tissus de la femme qui dort par terre. Assise sur le banc, juste a côté, une jeune Indienne aux cheveux coupés courts écoute de la musique sur son baladeur MP3 I-pod, son ordinateur portable pres d'elle...

Finalement, mon train est à l'heure. J'ai une couchette en 3e classe avec air conditionné. Il n'y a pas de compartiments fermés. C'est étonnamment propre. J'ai pour voisins deux jeunes couples qui ont l'air de partir en vacances. Un employé passe en distribuant des couvertures, des oreillers et des draps propres pour chaque passager. Que de bonnes surprises, tout d'un coup! Je cadenasse mon sac a dos sous la banquette et monte sur ma couchette. Vers minuit, une demie-heure après le départ, chacun commence à déplier sa couchette, à faire son lit et petit à petit tout le monde se couche et s'endort. Je dors en haut. Les lumières sont éteintes et c'est une drôle de sensation, d'être comme ça, allongée dans un train où tant de gens dorment en même temps, un train qui file vers le nord de l'Inde. Quelques ronflement se font entendre. Je me sens tout à fait bien, en sécurité, contente d'être la. Consciente d'avoir plein de choses qui m'attendent, des découvertes, des paysages, des rencontres... Des pages vierges s'étendent devant moi et leur contenu m'intéresse bigrement. Parfois le train ralentit, s'arrête au milieu de nulle part. Au bout d'un moment il repart. Je finis par m'endormir profondement. 

Posté par eleonore collin à 16:49 - Delhi - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Bien joué avec Manu-le-corrompu (sans doute ses fins de mois ne sont-elles pas très réjouissantes, alors pourquoi ne pas les arrondir sur le dos des gentils touristes non avertis, hein??).
Ta description du confort en 3ème classe me laisse rêveuse quant à ce qu'on peut attendre des 1ères classes... peut-être des danseuses et un petit orchestre suave avant de s'endormir? et du chaï à volonté?
Nous te suivons toujours avec le plus grand intérêt. Bientôt nous verrons le Gange au pied de l'Himalaya. Quelle merveille!
En attendant, on t'embrasse très très fort, évidemment.

Posté par maman, 05 décembre 2006 à 17:57

Je me régale à te lire ! Tes descriptions sont super chouettes (très élaborées). "on te voit très bien vivre".
Dis-toi bien qu'au Carteron tes notes de voyage sont très attendues.
Mais tiendras-tu ce rythme-là tout le voyage?
J'y pense tout à coup, les Indiens connaissent-ils Cholet et son mouchoir, sa crèche de Noël vivante et le Puy du Fou ?
Je t'embrasse.

Georges

Posté par Georges, 05 décembre 2006 à 18:58

Tes premiers pas ... en Inde!

Ce pourrait presque être tes "premiers pas sur la lune"! Eh oui, c'est un autre monde, et après cette petite déconvenue avec Manu (j'allais écrire "Bouba"..., parce que çà y ressemble bien un peu, encore plus audacieux peut-être ...!), je vois que tu te débrouilles plutôt bien et que tu ne te laisses pas intimider! Compte tenu de la vitesse à laquelle se déroule les paysages, auras-tu assez de petits "tiroirs" pour tout caser? Pas de crainte à avoir, je pense.
Pleins de bisous.

Posté par Andréa, 06 décembre 2006 à 19:51

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=213885&pid=3349109

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :